Musée & Musique Instruments du monde
Vitrine d un atelier de lutherie a Cremone en Italie, avec un violon expose et une figurine representant un luthier au travail

Histoire et facture

Lutherie : le métier qui donne corps et voix aux instruments à cordes

Photo Pexels, usage libre.

Derrière chaque violon, chaque oud ou chaque kora présentés sur ce site, il y a un atelier, un établi et une paire de mains qui ont choisi le bois planche après planche. La lutherie est ce métier discret : celui qui donne un corps et une voix aux instruments à cordes du monde entier. En France, ce savoir-faire porte un nom de ville, Mirecourt, et une histoire qui remonte à plus de quatre siècles. Voici comment on devient luthier, quels bois on choisit et pourquoi, et quels gestes se répètent depuis des générations dans les ateliers.

L’essentiel

  • Domaine : fabrication, réparation et restauration artisanales des instruments à cordes (cordophones), du violon à la kora.
  • Matériaux clés : épicéa pour les tables d’harmonie, érable pour les fonds et les manches, ébène ou palissandre pour les touches et les chevilles.
  • Lieu emblématique en France : Mirecourt (Vosges).
  • Fait distinctif : dès 1732, une charte signée par la duchesse de Lorraine réglementait déjà le métier de « faiseur de violon » à Mirecourt.

Qu’est-ce que la lutherie ?

La lutherie désigne l’art et le métier de concevoir, fabriquer et réparer des instruments de musique à cordes, les cordophones. Le mot vient du luth, l’un des plus anciens instruments à cordes pincées connus, mais son usage s’est élargi bien au-delà de cet instrument précis. En France, le terme est traditionnellement associé à la famille du quatuor à cordes frottées, violon, alto, violoncelle et contrebasse, mais la notion, prise dans son sens le plus large, recouvre tout artisan qui façonne une caisse de résonance et des cordes pour en tirer un son : qu’il travaille l’épicéa européen ou la calebasse séchée.

Ce site en offre un aperçu concret. La fabrication d’un oud, le luth arabe à la caisse en éclisses cintrées à la chaleur, ne suit pas les mêmes règles que celle d’une kora mandingue, construite sur une demi-calebasse tendue de peau de vache. Le bouzouki grec, cousin du luth au corps piriforme, et la lutherie du violon partagent pourtant une même logique de fond : une table qui vibre, un fond qui renvoie le son, un manche qui tient les cordes sous tension. C’est cette diversité de solutions techniques, adaptées aux bois et aux musiques locales, qui fait de la lutherie un métier universel autant qu’un terroir français précis.

On distingue par ailleurs le luthier du facteur d’instruments : ce dernier désigne, en français, l’artisan spécialisé dans d’autres familles, les instruments à vent, l’orgue ou le piano. Le luthier, lui, reste concentré sur les cordes, qu’elles soient frottées à l’archet, pincées au doigt ou au plectre, ou frappées.

Le métier de luthier et sa formation

Mains d'un luthier assemblant les pièces d'un violon en cours de fabrication sur un établi d'atelier
Assemblage d’une caisse de violon dans un atelier de lutherie : la table, le fond et le manche sont travaillés séparément avant d’être réunis. Photo Pexels, usage libre.

Le métier de luthier s’apprend d’abord par les mains. Historiquement, la transmission se faisait en atelier, de maître à apprenti, sur plusieurs années. C’est exactement ce schéma qui a fait la réputation de Mirecourt, petite ville des Vosges devenue, dès le début du XVIIe siècle, un centre majeur de fabrication d’instruments à cordes en France. Des artisans venus de Crémone, en Italie, haut lieu de la lutherie transalpine, s’y installent après que les ducs de Lorraine, au retour de voyages en Italie, ont ramené avec eux des violonistes et des luthiers. Les registres locaux dénombrent une quarantaine de « faiseurs de violon » à Mirecourt dès le début du XVIIe siècle, et quatre familles de luthiers identifiées en 1673. En 1732, la duchesse de Lorraine Élisabeth Charlotte signe une charte qui réglemente formellement la profession de maître faiseur de violon à Mirecourt et dans la commune voisine de Mattaincourt, en détaillant les statuts de la corporation. Au XIXe siècle, la ville compte plus de cent cinquante ateliers.

C’est aussi à Mirecourt que naît, le 7 octobre 1798, Jean-Baptiste Vuillaume, fils et petit-fils de luthiers, qui deviendra l’un des luthiers français les plus reconnus de son siècle après avoir monté son propre atelier à Paris en 1828. Son atelier parisien produira plus de trois mille instruments avant sa mort en 1875, et son nom reste aujourd’hui attaché à la ville qui l’a vu naître.

Aujourd’hui, la formation s’est structurée. L’École Nationale de Lutherie de Mirecourt a été créée en 1970, à la demande du Groupement des Luthiers et Archetiers d’Art de France, sous l’impulsion des luthiers Étienne Vatelot et Jean Bauer, à une époque où les maîtres artisans se faisaient rares dans la ville qui avait pourtant vu naître la lutherie française. Installée au sein du lycée Jean-Baptiste-Vuillaume, elle reste le seul établissement public de France entièrement consacré à la formation à la lutherie du quatuor à cordes. Un musée lui est associé depuis 1973, le musée de la Lutherie et de l’Archèterie françaises, qui conserve les instruments, outils et archives de cette tradition artisanale. Un luthier formé aujourd’hui à Mirecourt, ou dans l’un des rares ateliers privés qui recrutent encore des apprentis en France, y apprend le geste, la lecture du bois et l’écoute du son, exactement comme ses prédécesseurs du XVIIe siècle, avec en plus les outils de mesure et l’histoire organologique du métier.

Le métier ne s’arrête pas à la fabrication d’instruments neufs. Une grande partie de l’activité d’un atelier de lutherie consiste en réparations, restaurations et réglages, réencoller une table fendue, refaire un vernis abîmé, ajuster l’âme ou le chevalet d’un instrument existant pour en améliorer la sonorité. C’est un métier d’entretien autant que de création.

Les bois et leur rôle

Deux plaques de bois brutes pour un violon en cours de fabrication, l'une en épicéa pour la table, l'autre en érable ondé pour le fond, posées à côté de pots de vernis
Table en épicéa (au premier plan, veines droites) et fond en érable ondé (à l’arrière-plan) avant assemblage, avec des vernis en préparation. Photo Pexels, usage libre.

Le choix du bois est la première décision du luthier, et elle conditionne tout le reste. Pour la table d’harmonie, la pièce qui vibre directement sous la pression des cordes et de l’archet, le bois de référence est l’épicéa. Cette essence de résineux combine deux qualités a priori contradictoires : une grande élasticité, qui lui permet de vibrer facilement avec un minimum d’énergie, et une résistance mécanique suffisante pour supporter la tension du chevalet et des cordes sans se déformer. Sa capacité à transmettre les ondes sonores lui a valu, dans le vocabulaire des luthiers, le nom de bois de résonance. On le choisit avec des veines très régulières, aussi droites que possible, un critère que l’œil du luthier apprend à repérer avant même de couper la première planche.

Pour le fond, les éclisses et le manche, c’est l’érable qui domine, souvent un érable ondé, dont les veines forment des ondulations décoratives caractéristiques. Contrairement à l’épicéa, qui favorise la transmission de la vibration, l’érable est prisé pour sa dureté et sa capacité à réfléchir le son plutôt qu’à seulement le transmettre, ce qui contribue à la richesse harmonique de l’instrument et à la clarté de son timbre. Le dialogue entre une table en épicéa qui génère le son et un fond en érable qui le sculpte et le projette est ce qui donne à chaque instrument sa signature sonore propre, et c’est aussi ce qui explique pourquoi deux violons construits sur le même plan ne sonneront jamais tout à fait pareil.

Les pièces sombres et dures, la touche, les chevilles, le cordier et le sillet, sont traditionnellement en ébène, un bois très dense originaire d’Inde ou de Madagascar, apprécié pour sa stabilité dans le temps et sa résistance à l’usure du frottement des doigts et des cordes. Le palissandre, également importé de Madagascar, d’Inde ou du Brésil, sert d’alternative à l’ébène pour les chevilles, le bouton ou le cordier, avec un rendu esthétique différent mais des propriétés mécaniques proches.

Vient enfin le vernis, qui protège le bois tout en participant à l’esthétique finale de l’instrument. Les recherches menées sur les vernis des grands luthiers italiens du XVIIe et du XVIIIe siècle, dont les compositions ont longtemps entretenu une part de mystère, s’accordent aujourd’hui sur une base d’huile de lin et de résine, dans des proportions variables selon les ateliers et les époques. Les luthiers contemporains continuent d’expérimenter des mélanges huile-résine proches de ces recettes historiques, appliqués en plusieurs couches fines. Le vernis reste toutefois un facteur parmi d’autres dans la sonorité finale : le choix du bois, la précision des voûtes et l’assemblage comptent au moins autant.

Les outils et gestes du métier

L’outillage du luthier a très peu changé depuis des siècles, et c’est délibéré : la précision recherchée reste largement hors de portée des machines pour les étapes les plus fines. Les scies servent à débiter les blocs de bois brut. Les rabots, du plus grand, la varlope, au plus petit, la noisette, dégrossissent les surfaces planes. Les gouges, outils à lame incurvée, permettent de creuser les voûtes bombées de la table et du fond, ces galbes qui peuvent descendre à moins de trois millimètres d’épaisseur sur un violon fini. Viennent ensuite les racloirs et les ratissoirs, qui affinent la surface après le passage de la gouge et du petit rabot, puis les limes et les râpes pour les finitions du manche et de la volute, la spirale sculptée en tête d’instrument. Des formes et des gabarits en bois, propres à chaque atelier ou reproduisant le plan d’un modèle historique, servent de moule interne autour duquel les éclisses sont cintrées et collées.

La fabrication d’un violon suit un ordre assez constant : choix et débit du bois, sculpture des voûtes de la table et du fond à la gouge puis au racloir, assemblage de la caisse sur la forme, sculpture du manche et de la volute dans un seul bloc d’érable, ajustement de la touche en ébène, vernissage à l’huile ou à l’alcool en plusieurs couches, puis montage des cordes, pose du chevalet et réglage de l’âme, cette petite tige de bois insérée à l’intérieur de la caisse qui relie acoustiquement la table et le fond. Pour un violon réalisé selon les méthodes de la lutherie traditionnelle, de la première planche à l’instrument achevé, le temps de travail en atelier dépasse fréquemment deux à trois cents heures. Quelques machines interviennent parfois pour le débit initial du bois, mais le geste final, celui qui donne à l’instrument sa forme et sa voix, reste toujours manuel.

Où voir et en savoir plus sur la lutherie en France

Pour prolonger la découverte de ce métier, la page tourisme musical de ce site recense des pistes pour voir des instruments et des ateliers en France, tandis que la page familles d’instruments permet de resituer les cordophones parmi les autres grandes familles instrumentales du monde.

La lutherie ne se limite évidemment pas au violon et à ses cousins européens. Pour mesurer à quel point les solutions techniques varient d’une culture à l’autre tout en répondant au même besoin, faire vibrer une corde au-dessus d’une caisse, il est utile de comparer la fabrication du violon à celle d’instruments traités ailleurs sur ce site : l’erhu chinois, dont la caisse est fermée par une peau tendue plutôt que par une table de bois massif, la vielle à roue, instrument à cordes frottées mécaniquement par une roue enduite de colophane plutôt qu’à l’archet, ou encore la balalaïka russe et sa caisse triangulaire caractéristique, bien différente des courbes du violon. Chacun de ces instruments a généré, au fil des siècles, sa propre tradition de facture, avec ses outils, ses bois et ses gestes spécifiques, aussi rigoureux à sa manière que ceux des ateliers de Mirecourt.

Quinze noms qui ont marqué l’histoire de la facture instrumentale

De la Crémone du XVIe siècle à un atelier suisse des années 1990, quelques noms reviennent sans cesse dans l’histoire de la fabrication d’instruments. En voici quinze, avec leurs dates réelles plutôt qu’une légende arrondie.

1505-1577

Andrea Amati

Crémone. Fondateur d'une dynastie de luthiers crémonais dont dérive la forme classique du violon.

1644-1737
Peinture d'un homme age tenant un violon, inscription Stadivarius Antonis 1699

Antonio Stradivari

Crémone. Le nom le plus célèbre de la lutherie : plus d'un millier d'instruments attribués sur toute une vie d'atelier.

portrait traditionnellement attribué, non authentifié

1655-1731
Portrait peint de Bartolomeo Cristofori en perruque poudree

Bartolomeo Cristofori

Florence. Invente vers 1700 le mécanisme à marteaux qui donnera le piano.

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1683-1753
Detail sculpte d'une fontaine montrant un facteur d'orgue au travail, en hommage a Gottfried Silbermann

Gottfried Silbermann

Saxe. Facteur d'orgues et de pianos, dont le travail sera salué par Jean-Sébastien Bach.

représentation sur une fontaine commémorative à Freiberg, pas un portrait de son vivant

1698-1744
Peinture d'un jeune homme au beret rouge tenant un violon, inscription Guarnerio del Gesu

Giuseppe Guarneri « del Gesù »

Crémone. Rival des Stradivari, ses violons seront plus tard recherchés par des virtuoses comme Paganini.

portrait ancien non authentifié

1728-1792

Johann Andreas Stein

Augsbourg. Met au point la mécanique viennoise du piano, plus légère et précise que le modèle anglais.

1752-1831
Lithographie portrait de Sebastien Erard

Sébastien Érard

Paris. Invente le mécanisme à double échappement du piano et le mécanisme à double mouvement de la harpe.

1794-1881
Portrait photographique de Theobald Boehm tenant une flute traversiere

Theobald Boehm

Bavière. Son système de clétage redéfinit l'acoustique de la flûte traversière et inspire d'autres bois.

1797-1871
Portrait photographique en pied d'Henry Steinway

Henry Steinway (Heinrich Steinweg)

Allemagne puis New York. Fonde Steinway & Sons et généralise le cadre en fonte, qui permet une tension de cordes bien supérieure.

1798-1875
Photographie de Jean-Baptiste Vuillaume debout tenant un violon dans son atelier

Jean-Baptiste Vuillaume

Mirecourt puis Paris. Plus de trois mille instruments sortis de son atelier parisien, ouvert en 1828.

1814-1894
Portrait photographique d'Adolphe Sax, barbe et noeud papillon

Adolphe Sax

Belgique puis Paris. Brevette le saxophone en 1846, après des débuts comme facteur de clarinettes et de cors.

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1817-1892
Portrait photographique d'Antonio de Torres Jurado

Antonio de Torres Jurado

Espagne. Fixe les proportions et la taille de caisse qui définissent la guitare classique moderne.

1858-1941
Photographie d'Henri Selmer tenant une clarinette, issue d'un catalogue Selmer de 1936

Henri Selmer

Paris. Clarinettiste devenu facteur, fonde la maison Selmer, aujourd'hui référence en clarinettes et saxophones.

1903-1977
Photographie de Hugh Tracey age, assis devant une table couverte de pochettes de disques

Hugh Tracey

Afrique du Sud. Musicologue qui standardise et diffuse dans le monde entier une version occidentalisée du lamellophone africain, le kalimba.

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1993

Felix Rohner et Sabina Schärer

Suisse. Fondent l'atelier PANArt, d'où sortira en 2000 le Hang, ancêtre direct du handpan.

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Quelle est la différence entre un luthier et un facteur d’instruments ?

Le luthier est spécialisé dans les instruments à cordes, violon, guitare, oud, kora ou bouzouki par exemple. Le terme facteur d’instruments désigne en français les artisans d’autres familles : facteur d’orgues, facteur de pianos ou facteur d’instruments à vent. Les deux métiers partagent une exigence de précision et un travail approfondi du bois, mais s’exercent sur des instruments et avec des techniques différentes.

Pourquoi utilise-t-on de l’épicéa et de l’érable pour fabriquer un violon ?

L’épicéa est choisi pour la table d’harmonie car il combine élasticité et résistance mécanique, ce qui lui permet de vibrer facilement tout en supportant la tension des cordes : c’est pour cette raison qu’on le surnomme bois de résonance. L’érable équipe le fond, les éclisses et le manche pour sa dureté et sa capacité à réfléchir le son, ce qui enrichit le timbre de l’instrument. L’association des deux essences, l’une qui génère le son et l’autre qui le sculpte, définit la sonorité propre à chaque instrument.

Où se former au métier de luthier en France ?

L’École Nationale de Lutherie de Mirecourt, dans les Vosges, est le seul établissement public en France entièrement dédié à la formation à la lutherie du quatuor à cordes. Créée en 1970 à la demande du Groupement des Luthiers et Archetiers d’Art de France, elle est installée au sein du lycée Jean-Baptiste-Vuillaume, du nom du célèbre luthier né dans cette même ville en 1798. Certains ateliers privés, en France comme à l’étranger, forment également des apprentis directement au contact d’un maître luthier.

Combien de temps faut-il pour fabriquer un violon à la main ?

Selon les méthodes traditionnelles, la fabrication complète d’un violon, du débit du bois brut à l’instrument fini et réglé, dépasse fréquemment deux à trois cents heures de travail en atelier. Ce temps inclut la sculpture des voûtes de la table et du fond, l’assemblage de la caisse, la sculpture du manche et de la volute, le vernissage en plusieurs couches et les réglages finaux.

Le vernis change-t-il vraiment le son d’un instrument ?

Le vernis, traditionnellement une préparation à base d’huile de lin et de résine, protège le bois et participe à l’esthétique de l’instrument. Il a longtemps été présenté comme le secret de la sonorité des instruments des grands luthiers italiens, mais le choix du bois, la précision des voûtes et la qualité de l’assemblage restent au moins aussi déterminants pour le son final.