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Vielle à roue tenue par un musicien, clavier de touches et manivelle visibles en gros plan

Instruments du monde

Vielle à roue : l’instrument à manivelle du folk français

Photo Père Igor, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

La vielle à roue est un instrument à cordes frottées en continu par une roue actionnée à la manivelle, un peu comme un archet qui tournerait sans fin. Un clavier de petites touches en bois raccourcit les cordes de mélodie pendant qu’une ou plusieurs cordes de bourdon ronflent sans interruption, et qu’une corde dite « trompette » ajoute un claquement rythmique reconnaissable entre tous. Née au Moyen Âge sous la forme d’un instrument à deux musiciens, elle est devenue un symbole du patrimoine musical français, de la cour du XVIIIe siècle aux bals populaires du Berry et du Bourbonnais.

L’essentiel

  • Famille : cordophone à friction mécanique, parfois classé parmi les instruments à clavier.
  • Mécanisme : une manivelle entraîne une roue enduite de colophane qui frotte les cordes en continu, un clavier de touches (les tangentes) raccourcit les cordes de mélodie, et une corde trompette munie d’un petit taquet appelé le « chien » produit un bourdon rythmique.
  • Origine : Europe médiévale, avec un ancêtre à deux musiciens, l’organistrum, attesté dès le XIIe siècle.
  • Fait marquant : en 1737, des sonates pour vielle à roue ont été publiées sous le nom de Vivaldi. La supercherie n’a été prouvée qu’en 1989.

Qu’est-ce qu’une vielle à roue

La vielle à roue appartient à la famille des cordophones, comme la guitare ou le violon, mais elle s’en distingue par son mode de mise en vibration des cordes. Au lieu d’un archet que le musicien passe et repasse sur les cordes, une roue en bois, enduite de colophane comme le crin d’un archet classique, tourne en continu à l’intérieur de la caisse. Elle est entraînée par une manivelle que la main droite fait tourner sans relâche : c’est ce mouvement circulaire, et non un va-et-vient, qui produit un son ininterrompu, capable de tenir une note aussi longtemps que le musicien tourne la manivelle.

La main gauche, elle, s’occupe du clavier. Contrairement à une guitare, où les doigts pressent directement la corde sur le manche, la vielle à roue utilise un clavier de touches en bois qui font coulisser de petites pièces appelées « tangentes ». Chaque tangente vient presser latéralement une ou deux cordes de mélodie, appelées chanterelles, pour en raccourcir la portion vibrante et changer la note. Le reste des cordes, les bourdons, vibrent librement et sans interruption, produisant une note continue qui donne à l’instrument sa couleur si particulière, proche de celle d’une cornemuse.

Parmi ces cordes de bourdon, l’une, appelée la trompette, joue un rôle à part. Elle ne repose pas sur un chevalet fixe comme les autres, mais sur une petite pièce de bois mobile, le « chien », tenue en place par la seule tension de la corde. Quand le musicien accélère brusquement la manivelle, un geste que l’on appelle le coup de poignet, la corde trompette se met à vibrer plus fort contre le chien, qui se met à sauter et à claquer contre la table d’harmonie. Ce claquement rythmique, que l’on peut déclencher à volonté, permet de marquer les temps d’une danse sans percussion : c’est l’un des effets les plus reconnaissables de l’instrument, et l’un des plus difficiles à maîtriser pour un débutant.

Comment une vielle à roue est fabriquée

La caisse d’une vielle à roue peut prendre deux formes principales, héritées de l’histoire de l’instrument : une forme en huit, proche d’un petit luth ou d’une guitare, ou une forme dite « en boîte », aux flancs plats et anguleux, plus ancienne. Dans les deux cas, elle abrite le même mécanisme : une roue en bois dur, un clavier de touches actionnant les tangentes, et un jeu de cordes tendues entre un cordier et un système de chevilles ou de mécaniques à vis, selon les modèles.

Le réglage le plus délicat reste celui de la roue elle-même. Il faut la garder parfaitement ronde, l’enduire régulièrement de colophane en quantité juste suffisante, et ajuster la pression de chaque corde contre son bord grâce à de petites pièces de tissu ou de cuir, les sillets, glissées entre la corde et la roue. Trop de pression et le son s’étouffe, trop peu et la corde ne « prend » pas : ce réglage, invisible pour qui écoute l’instrument, occupe une bonne partie du travail du facteur comme de l’entretien quotidien du musicien.

En France, un village s’est imposé comme le centre historique de cette fabrication : Jenzat, dans l’Allier, au cœur du Bourbonnais. Des vielles y sont produites depuis 1795, et le village a longtemps concentré plusieurs générations de facteurs, dont les noms reviennent sur les instruments anciens conservés en collection : Pajot, Pimpard, Tixier, Decante ou Nigout. La Maison du luthier, aménagée à Jenzat dans l’ancienne demeure d’un facteur, retrace aujourd’hui cette histoire et conserve des instruments de cette production locale.

Vielle à roue à six cordes attribuée à Gilbert Pimpard, fabriquée à Jenzat vers 1880, vue de face
Une vielle à six cordes attribuée à Gilbert Pimpard, l’un des facteurs de Jenzat, fabriquée vers 1880. Photo Sailko / Museo civico Ala Ponzone, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

Une histoire qui commence à deux musiciens

L’ancêtre de la vielle à roue s’appelait l’organistrum. C’était un instrument imposant, si long qu’il fallait deux personnes pour en jouer : l’une tournait la manivelle pendant que l’autre actionnait de rudimentaires touches coulissantes, disposées sur presque toute la longueur du manche. On en trouve une représentation célèbre sculptée sur le Portique de la Gloire de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, datée de 1188, ce qui atteste sa diffusion en Europe dès la fin du XIIe siècle. L’instrument servait alors surtout dans un cadre religieux, pour soutenir le plain-chant et les premières polyphonies.

Au XIIIe siècle, l’organistrum s’est raccourci et simplifié pour devenir jouable par une seule personne, sous des noms comme symphonie ou chifonie. Le clavier, replacé au-dessus de la caisse plutôt que le long d’un manche, s’est perfectionné. Au XIVe siècle, la chifonie a emprunté à la trompette marine, un instrument à corde unique alors en vogue, le principe du chevalet mobile qui deviendra le « chien » de la corde trompette. Vers la fin du XVIIe siècle, des luthiers ont commencé à installer ce mécanisme dans des caisses de guitare ou de luth, ce qui a donné à l’instrument un son plus doux et plus puissant, et l’a rapproché de la forme qu’on lui connaît aujourd’hui. Ce nom simplifié de « vielle », qui s’est alors imposé, prête d’ailleurs à confusion avec la vielle à archet, un instrument à cordes frottées bien différent, dont elle ne partage que l’ancienneté du nom.

De la cour de Versailles au renouveau du folk

Après des siècles associés surtout aux musiciens itinérants et aux mendiants, la vielle à roue connaît un retournement d’image spectaculaire au XVIIIe siècle. La mode des bergeries et des fêtes galantes, portée par une noblesse éprise de nature idéalisée, fait de la vielle et de la musette, une cornemuse raffinée, les instruments à la mode dans les salons parisiens. Dès 1718, deux accords standards de l’instrument sont documentés, preuve de sa diffusion déjà large. Des compositeurs reconnus, comme Michel Corrette ou Joseph Bodin de Boismortier, écrivent alors des pièces spécifiquement pour vielle à roue, aux côtés de musiciens spécialisés comme Nicolas Chédeville.

Chédeville est justement resté dans l’histoire pour un épisode singulier. En 1737, il fait publier un recueil de six sonates intitulé Il Pastor Fido, pour musette, vielle, flûte, hautbois et violon, sous le nom d’Antonio Vivaldi. Le doute sur cette attribution circule chez les spécialistes dès les années 1950, mais il faut attendre 1989 pour que le musicologue français Philippe Lescat démontre, preuves à l’appui, qu’il s’agit bel et bien d’une œuvre de Chédeville et non de Vivaldi. Ce recueil reste aujourd’hui l’un des témoins les plus étudiés de la place qu’occupait la vielle à roue dans la musique savante du XVIIIe siècle.

La Révolution et l’essor de la musique de salon au piano font ensuite reculer la vielle des cercles aristocratiques. Elle continue cependant d’être jouée dans les campagnes du centre de la France, en particulier dans le Berry et le Bourbonnais, où elle accompagne les bals populaires et les veillées jusqu’au XXe siècle, portée par des générations de musiciens et de facteurs locaux, dont ceux de Jenzat. Après une nouvelle éclipse au milieu du siècle, un mouvement de renouveau des musiques traditionnelles fait redécouvrir l’instrument à partir des années 1970 : en 1977, Jacky Aucouturier fonde à Châteauroux la première classe de vielle à roue de France, suivie en 1987 par la création du premier département de musiques traditionnelles au conservatoire de Limoges. Dans le même mouvement émergent des figures comme Valentin Clastrier, né en 1947, qui découvre l’instrument en 1970 et développe à partir de 1987, avec le facteur Denis Siorat, un prototype de vielle électroacoustique pour l’associer à des musiciens de jazz : une manière de sortir l’instrument du seul répertoire traditionnel sans renier son mécanisme d’origine.

Musiciens jouant de la vielle à roue et de la cornemuse du Berry lors du festival Le Son Continu au château d'Ars
Vielles à roue et cornemuse du Berry réunies au festival Le Son Continu, au château d’Ars (Indre), en 2024. Photo Philippe hirou, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

Où voir et entendre une vielle à roue en France

Le rendez-vous le plus complet reste le festival Le Son Continu, créé en 1976 et organisé chaque année en juillet au château d’Ars, à Lourouer-Saint-Laurent dans l’Indre. Ses rencontres internationales de luthiers et maîtres sonneurs réunissent plus de 150 facteurs d’instruments traditionnels, vielles à roue et cornemuses en tête, aux côtés de concerts et de bals. À Jenzat, dans l’Allier, la Maison du luthier retrace quant à elle l’histoire de ce village devenu, depuis la fin du XVIIIe siècle, l’un des principaux centres français de fabrication de l’instrument.

Notre panorama des lieux à visiter recense d’autres collections françaises où l’on peut voir des vielles à roue anciennes exposées, et notre calendrier des expositions itinérantes signale les occasions ponctuelles de croiser l’instrument hors de son terroir d’origine. Sur notre panorama des familles d’instruments, la vielle à roue illustre un cas particulier de cordophone, ni pincé ni frotté à la main, qui mérite d’être comparé à des idiophones ou des membranophones pour bien saisir ce qui distingue les grandes familles instrumentales entre elles.

Voir et entendre le mécanisme en mouvement

Pour comprendre comment la roue, les tangentes et le chien travaillent ensemble, rien ne vaut une démonstration filmée. Le reportage suivant, produit par Culture Prime, détaille clairement le fonctionnement de l’instrument et la façon dont chacun de ces éléments contribue au son si particulier de la vielle à roue.

Comment fonctionne une vielle à roue ?

Une manivelle entraîne une roue en bois enduite de colophane, qui frotte en continu les cordes, comme un archet qui tournerait sans fin. Un clavier de touches actionne des tangentes qui raccourcissent les cordes de mélodie, tandis que d’autres cordes, les bourdons, vibrent sans interruption pour produire une note continue.

Qu’est-ce que le « chien » d’une vielle à roue ?

Le chien est une petite pièce de bois mobile sur laquelle repose la corde trompette. Quand le musicien accélère brusquement la manivelle, la corde vibre plus fort contre le chien, qui se met à claquer contre la table d’harmonie. Ce claquement rythmique permet de marquer les temps d’une danse.

D’où vient la vielle à roue ?

Son ancêtre, l’organistrum, est un instrument médiéval à deux musiciens attesté dès le XIIe siècle en Europe. Devenu jouable par une seule personne au XIIIe siècle sous le nom de symphonie ou chifonie, il a évolué vers la forme actuelle de la vielle à roue à partir de la fin du XVIIe siècle.

Pourquoi la vielle à roue était-elle populaire à la cour au XVIIIe siècle ?

La mode des bergeries et des fêtes galantes a rendu la vielle à roue et la musette fashionables dans les salons aristocratiques français. Des compositeurs comme Michel Corrette ou Joseph Bodin de Boismortier ont écrit pour l’instrument, et le facteur Nicolas Chédeville a même publié en 1737 des sonates sous le nom de Vivaldi, une supercherie révélée seulement en 1989.

Où voir une vielle à roue en France aujourd’hui ?

Le festival Le Son Continu, chaque année en juillet au château d’Ars dans l’Indre, réunit plus de 150 luthiers et de nombreux musiciens autour de l’instrument. À Jenzat, dans l’Allier, centre historique de sa fabrication depuis 1795, la Maison du luthier retrace cette histoire à travers ses collections.

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