L’erhu est une petite vielle chinoise à deux cordes frottées, tenue verticalement sur le genou du musicien, dont l’archet présente une particularité qui surprend toujours les débutants : il est glissé entre les deux cordes dès la fabrication et ne peut plus en sortir. Impossible donc de le retirer pour le ranger comme on le ferait avec un violon, il reste prisonnier de l’instrument. Avec sa caisse hexagonale recouverte de peau et sa sonorité proche de la voix humaine, l’erhu est l’un des instruments à cordes les plus reconnaissables de la musique chinoise, popularisé dans le monde entier par des pièces comme « Erquan Yingyue » et par des interprètes contemporains installés jusqu’en France.
L’essentiel
- Famille : cordophone frotté, vielle à pique de la famille des huqin (« instruments des peuples Hu »)
- Matériau : caisse hexagonale en bois dur (santal rouge, palissandre) recouverte traditionnellement de peau de python, deux cordes accordées à la quinte
- Origine : famille de vielles arrivées en Chine depuis l’Asie centrale il y a environ un millénaire, via des peuples du nord et de l’ouest du pays
- Particularité : l’archet est piégé entre les deux cordes et ne peut pas se retirer sans démonter l’instrument
Qu’est-ce qu’un erhu
Sur le plan organologique, l’erhu est un cordophone frotté à pique : un long manche de bois traverse une petite caisse de résonance et se prolonge par une pique qui repose sur la cuisse du musicien assis. Deux cordes seulement sont tendues du haut du manche jusqu’à la caisse, accordées à l’intervalle de quinte, la corde intérieure (côté joueur) sur un ré et la corde extérieure sur un la. Un erhu bien réglé peut couvrir jusqu’à trois octaves et demie, mais l’essentiel du répertoire traditionnel se joue dans un ambitus plus resserré, dans les premières positions de la main gauche.
Contrairement au violon ou à l’alto, l’erhu n’a pas de touche : le musicien ne presse jamais la corde contre le manche, il se contente d’en raccourcir la partie vibrante en pinçant l’air juste au-dessus, ce qui donne un son plus rond et plus proche de la voix humaine, avec des glissés très caractéristiques. C’est aussi ce qui explique en partie l’absence de frettes ou de repères visuels : la justesse dépend entièrement de l’oreille et de la mémoire musculaire du joueur.
La particularité la plus commentée de l’instrument reste son archet : les crins de cheval qui le composent passent entre la corde intérieure et la corde extérieure, et non par-dessus comme sur un violon. Cette disposition est fixée une fois pour toutes lors du montage de l’instrument, avant même que les cordes ne soient tendues à leur tension définitive. Le musicien peut ainsi frotter la corde intérieure avec un côté de la mèche et la corde extérieure avec l’autre côté, dans le même geste, en inclinant simplement le poignet, mais il ne peut plus jamais faire passer l’archet par-dessus l’ensemble pour le sortir de l’instrument : il resterait pris entre les deux cordes tant qu’elles ne sont pas détendues ou retirées. Pour un entretien ou un changement de mèche, un luthier ou un joueur expérimenté doit dévisser la baguette au niveau de la hausse, desserrer la tension des crins, puis faire glisser l’archet latéralement hors des cordes avant de pouvoir intervenir dessus.
Comment un erhu est fabriqué

La caisse de résonance, de forme le plus souvent hexagonale (on trouve aussi des modèles octogonaux ou plus rarement ronds), est taillée dans un bois dur choisi pour sa densité et sa capacité à transmettre les vibrations : le santal rouge (zitan) et différentes essences de palissandre (hongmu) équipent les instruments haut de gamme, tandis que des bois plus courants et moins coûteux sont utilisés pour les modèles d’initiation. Seule la face avant de la caisse est recouverte : traditionnellement d’une peau de python, tendue et collée, qui joue le rôle de table d’harmonie et vibre sous l’effet des cordes frottées, un peu comme la peau d’un tambour amplifierait le son d’une corde posée dessus.
Le choix de la peau de python n’est pas anodin sur le plan réglementaire. Depuis que la Chine a ratifié la convention internationale sur le commerce des espèces menacées (CITES) et adopté sa propre loi de protection des espèces en 1988, l’utilisation de peaux de python sauvages est interdite et les fabricants doivent utiliser des peaux issues d’élevages agréés, accompagnées de certificats. Un voyageur qui souhaite sortir un erhu du territoire chinois avec sa peau d’origine animale est en principe soumis à des règles d’exportation propres aux espèces protégées, ce qui a poussé une partie de la production, notamment les instruments d’initiation destinés à l’export, à se tourner vers des peaux synthétiques proches du PVC : plus stables face aux variations d’humidité et de température, moins coûteuses, mais généralement considérées comme moins riches en harmoniques qu’une véritable peau de python.
Le manche, long et fin, traverse la caisse de part en part et se termine en haut par deux grandes chevilles de bois, insérées perpendiculairement, qui servent à tendre et accorder les deux cordes. Ces cordes, en soie tressée à l’origine, ont été progressivement remplacées par des cordes métalliques au cours du vingtième siècle : dans les orchestres professionnels chinois, l’adoption généralisée des cordes en acier ou en acier filé date de la fin des années 1950. Ce changement a permis un son plus puissant et plus stable, mieux adapté aux salles de concert modernes que la sonorité plus douce et plus rapidement instable des cordes de soie utilisées jusque-là.
Origine et histoire : la famille des huqin, entre Asie centrale et Chine
L’erhu appartient à une vaste famille d’instruments appelés huqin en chinois, un nom qui se lit littéralement « instrument (qin) des Hu », les Hu désignant dans les textes anciens les peuples du nord et de l’ouest de la Chine, considérés comme étrangers par la culture han dominante. Ce nom même indique donc que la famille des huqin n’est pas née au cœur de la Chine mais lui est arrivée de l’extérieur, très probablement depuis l’Asie centrale, par les routes d’échanges que l’on regroupe aujourd’hui sous le nom de route de la soie. Il faut cependant rester prudent sur la chronologie précise : les sources s’accordent sur une origine ancienne, à l’échelle de plus d’un millénaire, mais divergent sur les dates exactes faute de documentation continue.
Le jalon le plus souvent cité par les historiens de la musique chinoise est le xiqin, considéré comme le plus ancien instrument à archet mentionné dans les textes chinois, apparu à l’époque de la dynastie Tang (618-907). Plusieurs travaux d’organologie l’associent aux Kumo Xi, un peuple d’affinité mongole ou khitan installé dans la vallée de la rivière Xar Moron, au nord-est de la Chine actuelle, qui aurait développé cet instrument frotté avec une baguette de bambou avant qu’il ne soit repris à la cour impériale. Le xiqin n’est pas l’erhu tel qu’on le connaît aujourd’hui, mais il en est considéré comme un ancêtre direct au sein de la même lignée d’instruments à deux cordes frottées.
Sous les dynasties Ming (1368-1644) puis Qing (1636-1911), les instruments de la famille huqin se diversifient fortement et deviennent des piliers des orchestres d’opéra chinois, chaque région ou chaque style d’opéra développant sa propre variante, avec des tailles de caisse, des cordages et des accordages différents : le jinghu, plus petit et plus aigu, accompagne l’opéra de Pékin, le banhu a une caisse recouverte de bois plutôt que de peau, le gaohu, très proche visuellement de l’erhu mais à la caisse plus petite, est accordé une quarte ou une quinte plus haut, et le zhonghu, plus grave et à la caisse plus large, joue un rôle proche de celui de l’alto dans un orchestre occidental. L’erhu proprement dit se stabilise progressivement comme la vielle du répertoire populaire et régional le plus répandu, avant de devenir, au vingtième siècle, l’instrument soliste le plus reconnu de tout l’orchestre chinois moderne.
Cette transformation en instrument de concert doit beaucoup à un musicien et pédagogue en particulier, Liu Tianhua (1895-1932). Entré en 1922 comme enseignant de musique instrumentale à la société de musique de l’université de Pékin fondée par Cai Yuanpei, il retravaille la technique de la main gauche, élargit le nombre de positions utilisées sur le manche et compose, entre 1918 et 1932, quarante-sept exercices et dix pièces solistes qui restent aujourd’hui encore une base de l’enseignement de l’erhu. En 1927, il fonde la Société pour l’amélioration de la musique chinoise (Guoyue Gaijinshe), avec l’ambition explicite de faire dialoguer les techniques traditionnelles chinoises avec des éléments empruntés à la musique occidentale, harmonie et contrepoint compris. C’est en grande partie grâce à ce travail que l’erhu, jusque-là cantonné à l’accompagnement de l’opéra ou à la musique de rue, obtient droit de cité comme instrument soliste à part entière dans les conservatoires chinois.
Une pièce devenue mondialement célèbre et des interprètes qui ont porté l’instrument

La pièce la plus universellement associée à l’erhu est « Erquan Yingyue » (二泉映月, que l’on peut traduire par « Le reflet de la lune sur la deuxième source »), composée et jouée par Abing, de son vrai nom Hua Yanjun, né à Wuxi dans la province du Jiangsu en 1893 (certaines sources indiquent 1898) et mort le 4 décembre 1950. Abing avait perdu la vue à l’âge adulte à la suite d’une maladie oculaire et gagnait sa vie comme musicien de rue à Wuxi, où il se produisait quotidiennement, mêlant répertoire traditionnel et commentaires improvisés sur l’actualité de son époque. « Erquan Yingyue », dont le titre renvoie à une source réputée de la ville de Wuxi, n’a été enregistrée qu’en 1950, quelques mois avant la mort du musicien, lors d’une des rares séances d’enregistrement de sa carrière. La pièce est depuis devenue l’une des œuvres pour erhu les plus jouées, enregistrées et enseignées au monde, aussi bien dans un cadre traditionnel que par des orchestres symphoniques qui en proposent des arrangements.
Après Abing, l’erhu a continué à être porté par des interprètes de premier plan, notamment des femmes : Min Huifen (1945-2014), formée au Conservatoire de Shanghai, a longtemps compté parmi les instrumentistes les plus reconnues de sa génération et a beaucoup contribué à diffuser l’instrument sur les scènes internationales à partir des années 1980. Plus près de nous, le musicien Guo Gan, né à Shenyang, s’installe à Paris en 2001 et y poursuit sa formation musicale ; il s’est depuis produit dans une soixantaine de pays et a été fait chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2016, une reconnaissance officielle française pour son travail de passeur entre musique chinoise traditionnelle et scènes occidentales, notamment lors de concerts donnés avec des formations symphoniques françaises.
L’instrument déborde aujourd’hui largement du seul répertoire chinois traditionnel : on l’entend dans des musiques de film, dans des bandes originales de jeux vidéo à thématique asiatique, ou encore intégré à des créations de spectacle vivant occidentales, preuve que sa sonorité continue d’être recherchée bien au-delà de son public d’origine.
Où voir, entendre et apprendre l’erhu en France
Le Musée de la musique de la Philharmonie de Paris conserve dans ses collections un erhu de fabrication anonyme originaire de Chine, référencé sous le numéro d’inventaire E.0752, même si l’instrument n’est pas exposé en permanence dans les salles ouvertes au public. Pour resituer l’erhu au sein de la grande diversité des instruments à cordes frottées du monde, notamment aux côtés de la vielle à roue européenne présentée dans notre article sur la vielle à roue, la page instruments du monde du musée propose un panorama complet, et la rubrique expositions permet de repérer les occasions de voir ces instruments de près en dehors de leur contexte de scène.
Pour qui souhaite entendre l’erhu en concert plutôt que sur un enregistrement, Guo Gan continue de se produire régulièrement en France, notamment à Paris, où il a par exemple donné un concert salle Gaveau en 2022. Pour l’apprentissage, le Centre culturel de Chine à Paris propose des cours d’erhu ouverts à tous les niveaux, assurés par Li Yan, professeure diplômée du Conservatoire de musique de Tianjin, avec un instrument prêté aux débutants le temps du premier trimestre. Notre page tourisme musical recense plus largement d’autres lieux et événements consacrés à la musique en France, utiles à qui veut prolonger sa découverte des instruments du monde au-delà d’un article.
Pour se faire une idée des prix et des modèles disponibles, voir les erhu disponibles sur Amazon.
Pourquoi l’archet de l’erhu ne peut-il pas être retiré ?
Les crins de l’archet sont installés entre la corde intérieure et la corde extérieure dès le montage de l’instrument, avant la mise en tension définitive des cordes. Cette disposition permet de jouer les deux cordes avec le même archet en inclinant simplement le poignet, mais elle empêche de sortir l’archet par-dessus l’instrument : il faut desserrer les crins et démonter partiellement le montage pour l’en extraire.
Combien de cordes a un erhu et comment sont-elles accordées ?
L’erhu a deux cordes, accordées à l’intervalle de quinte : la corde intérieure, côté musicien, est en général accordée sur un ré, et la corde extérieure sur un la. L’instrument n’a pas de touche ni de frettes, la justesse dépend entièrement du placement des doigts par le musicien.
D’où vient l’erhu ?
L’erhu appartient à la famille des huqin, un terme qui signifie « instrument des peuples Hu », c’est-à-dire des peuples du nord et de l’ouest de la Chine. Cette famille de vielles serait arrivée en Chine depuis l’Asie centrale il y a environ un millénaire, avec pour ancêtre supposé le xiqin, mentionné dès la dynastie Tang (618-907). Les dates précises restent toutefois difficiles à établir avec certitude.
Quelle est la pièce la plus célèbre jouée à l’erhu ?
« Erquan Yingyue », composée et interprétée par le musicien aveugle Abing (Hua Yanjun, 1893-1950) et enregistrée en 1950 peu avant sa mort, est considérée comme l’une des pièces pour erhu les plus jouées et enregistrées au monde, reprise aussi bien par des solistes traditionnels que par des orchestres symphoniques.
Pourquoi la caisse de l’erhu est-elle recouverte de peau de python ?
La peau de python, tendue sur la face avant de la caisse hexagonale, joue le rôle de table d’harmonie et transmet les vibrations des cordes frottées, ce qui donne à l’erhu sa sonorité proche de la voix humaine. Depuis que la Chine encadre le commerce des espèces protégées, les fabricants doivent utiliser des peaux issues d’élevages agréés, et des peaux synthétiques sont de plus en plus proposées comme alternative, notamment sur les instruments d’initiation.