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Musiciens jouant les gongs en forme de bols du bonang d une gamelan javanais, avec un grand gong suspendu en arriere-plan

Instruments du monde

Gamelan : l’orchestre indonésien, ses instruments et son accordage

Photo Pexels, usage libre.

Le gamelan n’est pas un instrument mais un orchestre entier : un ensemble de métallophones et de gongs de bronze, accompagné d’un xylophone en bois, parfois d’un tambour et d’une vielle, que l’on joue collectivement à Java et à Bali, en Indonésie. Chaque gamelan est construit et accordé comme un tout indissociable : ses instruments ne sont interchangeables avec ceux d’aucun autre ensemble, ce qui fait qu’il n’existe pas deux gamelans qui sonnent exactement pareil. Deux systèmes d’accordage cohabitent, le slendro à cinq notes et le pelog à sept, et une même musique change radicalement de caractère selon qu’elle est jouée dans le style contemplatif de Java ou le style rapide et démonstratif de Bali.

L’essentiel

  • Type : ensemble instrumental (orchestre), pas un instrument unique.
  • Composition : métallophones et gongs de bronze, xylophone (gambang), le plus souvent un tambour (kendang) et parfois une vielle (rebab) ou une flûte (suling).
  • Origine : Indonésie, îles de Java et de Bali ; pratique attestée dès le VIIIe siècle.
  • Fait distinctif : chaque gamelan est accordé pour lui-même selon le slendro (5 notes) ou le pelog (7 notes), et ses instruments ne peuvent pas être mélangés avec ceux d’un autre ensemble.

Qu’est-ce qu’un gamelan

Le mot « gamelan » vient du javanais gamel, qui décrit l’action de frapper ou de marteler un instrument à percussion, complété par le suffixe -an qui transforme la racine en nom collectif. Le terme désigne donc littéralement « l’ensemble de ce que l’on frappe », et c’est bien de cela qu’il s’agit : contrairement au balafon, à la kora ou au djembé déjà présentés sur ce site, qui sont chacun un instrument unique joué seul ou en petit groupe, le gamelan est un orchestre complet, composé de plusieurs dizaines de pièces différentes destinées à être jouées ensemble.

La grande majorité des instruments d’un gamelan sont en bronze, un alliage de cuivre et d’étain que les fondeurs javanais et balinais coulent et martèlent selon des techniques transmises depuis des générations. Certains ensembles plus modestes, notamment dans les villages qui n’ont pas les moyens de financer une fonte complète en bronze, utilisent du fer ou du bambou, mais le bronze reste le matériau de référence, apprécié pour son timbre chaud et sa tenue dans le temps. Un point technique gouverne tout le reste : un gamelan est conçu, fondu et accordé comme un tout. Les instruments d’un ensemble donné sont accordés les uns par rapport aux autres, et non sur une échelle universelle fixe comme le fait un piano occidental. Il en résulte qu’on ne peut jamais emprunter une pièce à un autre gamelan pour compléter le sien : elle sonnerait faux, même si les deux ensembles semblent extérieurement identiques.

Sur le plan de l’organisation musicale, on distingue généralement trois rôles au sein de l’orchestre. Un premier groupe d’instruments, aux lames de bronze épaisses, porte la mélodie centrale. Un deuxième groupe, plus nombreux et plus aigu, orne et densifie cette mélodie de figures rythmiques rapides. Un troisième groupe, composé des gongs les plus graves, ponctue la structure du morceau à intervalles réguliers, un peu comme une signature de mesure rendue audible. Un tambour, joué à la main, dirige l’ensemble en donnant les changements de tempo et les transitions, un rôle de chef d’orchestre silencieux au cœur même de la musique.

Les instruments du gamelan et l’accordage

La famille des métallophones forme l’ossature de tout gamelan. Le saron et le demung, aux lames de bronze épaisses posées sur une caisse de résonance en bois, jouent la mélodie principale dans un tempo relativement lent, avec un son puissant et direct. Le slenthem, plus grave, prolonge cette même mélodie une octave plus bas. Le gender, lui, associe des lames plus fines à des tubes de bambou individuels placés sous chaque lame en guise de résonateurs, ce qui lui donne un timbre plus doux et plus feutré, utilisé pour des variations mélodiques plus rapides et plus ornées.

À côté des lames, la famille des gongs regroupe des instruments de tailles très différentes. Le gong ageng, le plus grand et le plus grave, suspendu à un portique de bois, ponctue les plus grands cycles du morceau et n’est parfois frappé qu’une seule fois toutes les minutes. Le kenong et le kempul, des gongs plus petits posés horizontalement ou suspendus, marquent des subdivisions plus fréquentes de la même structure. Le bonang, enfin, aligne une dizaine de petits gongs en forme de bols renversés sur un cadre de bois à deux rangées : chaque bol est accordé sur une note précise, et le musicien qui en joue tisse des motifs rapides en frappant plusieurs bols à la suite avec deux mailloches.

Mains d'un musicien frappant les gongs en forme de bols d'un bonang, avec un autre grand gong visible en arrière-plan
Chaque bol du bonang, comme chaque lame de métallophone, est accordé individuellement pour cet ensemble précis : la note ne serait pas la même sur un autre gamelan. Photo Pexels, usage libre.

Le gambang, un xylophone en lattes de bois disposées au-dessus d’une caisse de résonance, apporte une couleur plus sèche et plus rapide, souvent utilisée pour des ornements en cascade. La vielle à deux cordes appelée rebab, le plus souvent réservée au gamelan javanais, joue une ligne mélodique proche du chant, tandis que la flûte de bambou suling ajoute une couleur plus aérienne. Le tambour kendang, frappé à la main, reste l’instrument directeur : c’est lui qui indique les accélérations, les ralentis et les fins de cycle à l’ensemble des musiciens, un peu à la manière d’un chef d’orchestre qui jouerait lui-même sa partition.

L’accordage de tout cet ensemble repose sur deux systèmes qui n’ont pas d’équivalent exact dans la musique occidentale. Le slendro divise l’octave en cinq intervalles à peu près égaux, ce qui produit une gamme aux sonorités douces et flottantes, sans note qui domine clairement les autres. Le pelog, à l’inverse, comporte sept notes réparties de façon inégale, dont on ne joue en général que cinq à la fois selon le morceau interprété, ce qui donne un résultat plus contrasté, avec des intervalles tantôt resserrés, tantôt plus larges. Ni le slendro ni le pelog ne sont figés d’un ensemble à l’autre : deux gamelans slendro peuvent différer sensiblement dans leur accordage précis, l’écart étant généralement plus marqué à Bali, où des ensembles de villages voisins peuvent sonner très différemment, qu’à Java, où l’accordage varie de façon plus resserrée d’un gamelan à l’autre.

Java et Bali : une origine commune, deux traditions

Les traces les plus anciennes d’une pratique proche du gamelan remontent au VIIIe siècle, sur les bas-reliefs sculptés du temple bouddhiste de Borobudur, au centre de l’île de Java, construit sous la dynastie Sailendra. On y distingue des flûtes de bambou, des tambours de tailles variées, et ce qui ressemble déjà à des ancêtres de xylophones et d’instruments métalliques, sculptés dans la pierre plusieurs siècles avant toute description écrite de cette musique. Au fil des siècles suivants, la pratique s’est raffinée et diffusée dans les cours royales javanaises, où elle est devenue un signe de prestige et de raffinement autant qu’un accompagnement musical : les grands gamelans de cour de Yogyakarta et de Surakarta (Solo), les deux capitales princières de Java centrale, comptent encore aujourd’hui parmi les ensembles les plus anciens et les plus respectés de l’île.

C’est dans ce contexte de cour que le gamelan javanais a développé son caractère le plus reconnaissable : un tempo souvent lent, une grande attention portée aux nuances et aux silences, et un rôle important laissé au chant, porté par une chanteuse soliste appelée pesindhen, ainsi qu’à la vielle rebab. Cette musique accompagnait traditionnellement le théâtre d’ombres wayang kulit et les cérémonies du palais, ce qui explique en partie son caractère plus contemplatif : elle devait pouvoir se prolonger sur des heures sans lasser, au service d’un récit ou d’un rituel plus long qu’elle.

Bali, dont les gamelans partagent la même origine et les mêmes grandes familles d’instruments, a pris une direction sensiblement différente, tournée vers la vie communautaire des villages plutôt que vers la cour. L’évolution la plus marquante s’est produite en 1915, dans le village de Jagaraga, dans la région de Buleleng au nord de l’île : c’est là qu’est né le gamelan gong kebyar, présenté pour la première fois en public la même année lors d’un concours de gamelan. Le mot kebyar, qui signifie « jaillir » ou « éclater », résume bien son esthétique : des ruptures de dynamique brutales, une virtuosité collective assumée, et une vitesse d’exécution sans équivalent dans le gamelan javanais. Cette rapidité repose en grande partie sur une technique appelée kotekan, où deux musiciens jouent chacun une ligne incomplète et entrecroisée, qui ne prend tout son sens que combinée à celle du partenaire, un peu comme deux mains qui se relaient trop vite pour qu’on distingue laquelle joue quelle note.

Le gamelan aujourd’hui

Le 15 décembre 2021, à Paris, le comité intergouvernemental de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a inscrit le gamelan sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, une reconnaissance proposée par l’Indonésie depuis 2019 et devenue son douzième élément inscrit par l’organisation. L’UNESCO souligne notamment que la pratique collective du gamelan, où chaque musicien dépend étroitement de ses voisins pour que l’ensemble reste juste et en rythme, transmet des valeurs d’harmonie et de respect mutuel autant qu’un savoir-faire musical.

Cette reconnaissance récente confirme une pratique restée bien vivante : le gamelan continue d’accompagner les cérémonies religieuses, les fêtes de temple, en particulier les odalan balinais qui célèbrent l’anniversaire d’un sanctuaire, les mariages et le théâtre traditionnel, joué aussi bien par des enfants que par des musiciens confirmés. Le style balinais gong kebyar né en 1915 reste par exemple au cœur d’une scène de compétitions villageoises toujours actives aujourd’hui, chaque banjar (l’unité communautaire du village balinais) étant souvent fier de posséder et d’entretenir son propre ensemble.

Le gamelan a par ailleurs traversé les frontières bien avant l’époque contemporaine. En 1889, lors de l’Exposition universelle de Paris, un pavillon javanais installé au pied de la toute nouvelle tour Eiffel présentait un gamelan complet et ses danseurs. Le jeune Claude Debussy, alors âgé de vingt-sept ans, assiste à ces représentations et en reste profondément marqué : il écrira plus tard que cette musique javanaise « sait exprimer toutes les nuances de sens » et que ses textures superposées « obéissent à des règles de contrepoint à côté desquelles celui de Palestrina n’est qu’un jeu d’enfant ». Cette rencontre nourrit directement sa pièce pour piano Pagodes, composée en 1903, qui emprunte au gamelan ses gammes proches du slendro et du pelog ainsi que ses effets de résonance évoquant les gongs. C’est l’un des premiers exemples documentés d’une musique non occidentale influençant directement le cours de la musique classique européenne.

Où voir et entendre un gamelan en France

Le Musée de la musique, aujourd’hui intégré à la Philharmonie de Paris, conserve l’un des plus anciens gamelans encore préservés en Europe. Cet ensemble javanais a été offert à la France en 1887 par Van Vleuten, un haut fonctionnaire néerlandais des Indes orientales, avant de connaître un parcours mouvementé : exposé un temps au musée instrumental du Conservatoire, déposé en 1933 au musée d’Ethnographie du Trocadéro puis conservé au musée de l’Homme, il y fut réaccordé dans les années 1980 par le maître javanais Al Suwardi et régulièrement joué par des musiciens amateurs, avant de revenir au Musée de la musique en 1995, à l’ouverture de la Cité de la musique. Jugé trop fragile pour continuer à servir à l’enseignement, il est aujourd’hui conservé comme témoignage historique, tandis qu’un gamelan moderne, commandé au maître javanais Bapak Tentrem, a pris le relais pour les ateliers de pratique.

Musiciens d'un gamelan balinais aux cadres de bois dorés jouant lors d'une cérémonie en extérieur
À Bali, posséder et entretenir son propre gamelan reste souvent une affaire collective de village, entretenue à l’occasion des cérémonies de temple. Photo Pexels, usage libre.

Des musiciens formés par l’ethnomusicologue et maître de gamelan Rahayu Supanggah animent aujourd’hui encore des ateliers de pratique à la Cité de la musique – Philharmonie de Paris, ouverts aux amateurs qui souhaitent s’initier au jeu collectif sur l’instrument. Cette dynamique dépasse l’Île-de-France : des programmes ou des associations dédiées au gamelan existent aussi dans plusieurs régions françaises, notamment à Angers, à Pau et à Strasbourg, portés par des établissements culturels ou d’enseignement. C’est souvent la meilleure porte d’entrée pour qui veut dépasser l’écoute et essayer de jouer soi-même quelques cycles, aux côtés de musiciens plus expérimentés.

Notre panorama des familles d’instruments replace le gamelan aux côtés des autres idiophones présentés sur ce site, avec lesquels il partage un principe sonore commun malgré des contextes culturels très différents. Certaines expositions itinérantes d’instruments du monde incluent occasionnellement des pièces de gamelan dans leurs parcours pédagogiques, une occasion d’observer de près le travail de fonte et d’accordage du bronze. Notre panorama des lieux à visiter en France reste par ailleurs la meilleure ressource pour repérer, au fil de l’année, les concerts et ateliers consacrés aux musiques du monde dans les collections françaises.

Qu’est-ce qu’un gamelan ?

Un gamelan est un orchestre traditionnel indonésien, et non un instrument unique. Il réunit des métallophones et des gongs de bronze, un xylophone en bois, le plus souvent un tambour et parfois une vielle ou une flûte, tous accordés ensemble pour former un ensemble cohérent propre à chaque gamelan.

Quelle est la différence entre le gamelan javanais et le gamelan balinais ?

Le gamelan javanais, historiquement lié aux cours royales de Yogyakarta et de Surakarta, privilégie un tempo lent et contemplatif, avec un rôle important laissé au chant et à la vielle rebab. Le gamelan balinais, notamment depuis l’apparition du style gong kebyar en 1915, se distingue par une exécution beaucoup plus rapide, dynamique et virtuose, portée par la technique d’entrelacement rythmique appelée kotekan.

Qu’est-ce que le slendro et le pelog ?

Le slendro et le pelog sont les deux principaux systèmes d’accordage du gamelan. Le slendro divise l’octave en cinq intervalles à peu près égaux, tandis que le pelog compte sept notes inégales dont cinq seulement sont en général utilisées pour un morceau donné. Aucun des deux n’est figé : l’accordage précis varie d’un gamelan à l’autre, en particulier à Bali.

Depuis quand existe le gamelan ?

Les plus anciennes traces d’une pratique proche du gamelan remontent au VIIIe siècle, visibles sur les bas-reliefs du temple de Borobudur à Java. La pratique s’est ensuite raffinée pendant des siècles dans les cours royales javanaises avant de se diffuser également à Bali, où elle a pris une direction musicale distincte.

Où voir ou entendre un gamelan en France ?

Le Musée de la musique, à la Philharmonie de Paris, conserve l’un des plus anciens gamelans javanais préservés en Europe et propose des ateliers de pratique ouverts aux amateurs. Des programmes ou associations dédiés au gamelan existent aussi dans plusieurs régions françaises, notamment à Angers, à Pau et à Strasbourg.

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