La flûte de pan désigne une famille d’instruments à vent formés de plusieurs tuyaux de longueurs différentes, assemblés côte à côte et fermés à une extrémité, que l’on fait sonner en soufflant sur leur bord supérieur. Deux récits bien distincts se partagent son histoire, et il serait dommage de les confondre : d’un côté, la légende grecque de Pan et de la nymphe Syrinx, qui explique le nom européen de l’instrument sans rien dire de son origine réelle ; de l’autre, la tradition andine du siku et de la zampoña, une pratique bien vivante au Pérou et en Bolivie, attestée par l’archéologie plusieurs siècles avant notre ère. Popularisée dans le monde entier par la mélodie d’El Cóndor Pasa, la flûte de pan reste aujourd’hui l’un des instruments les plus reconnaissables des musiques du monde.
L’essentiel
- Famille : aérophone à vaisseau, plusieurs tuyaux fermés de longueurs différentes, chacun accordé sur une seule note, sans trou de jeu.
- Deux origines à ne pas confondre : la légende grecque de Pan et Syrinx (mythologie) et la tradition andine du siku ou de la zampoña (réelle, toujours vivante).
- Origine archéologique attestée : des sikus en céramique de la culture Nazca, dans le sud du Pérou, datés entre le Ier siècle avant notre ère et le VIIe siècle.
- Fait marquant : la mélodie d’El Cóndor Pasa, composée en 1913 par le Péruvien Daniel Alomía Robles, est devenue mondialement célèbre grâce à Simon & Garfunkel en 1970.
Qu’est-ce qu’une flûte de pan
Contrairement à une flûte traversière ou à la quena andine, qui ne comportent qu’un seul tuyau percé de trous de jeu, la flûte de pan appartient à la famille des aérophones à vaisseaux multiples : chaque tuyau ne produit qu’une seule note, et c’est la longueur de la colonne d’air enfermée à l’intérieur qui détermine sa hauteur. Plus un tuyau est long, plus le son qu’il produit est grave ; les tuyaux les plus courts, à l’inverse, donnent les notes les plus aiguës. Fermés à leur base et ouverts à leur sommet, ces tuyaux fonctionnent comme des résonateurs à colonne d’air close, un principe acoustique différent de celui d’une flûte à trous, où c’est l’ouverture ou la fermeture de plusieurs orifices sur un seul tuyau qui change la note.
Le musicien souffle obliquement sur le bord supérieur de chaque tuyau, comme on le fait en soufflant sur le goulot d’une bouteille, pour mettre en vibration la colonne d’air. Il n’existe aucun bec ni anche : c’est uniquement le geste du souffle et l’angle des lèvres qui font naître le son, ce qui rend l’instrument à la fois simple dans sa fabrication et exigeant dans sa pratique. Passer d’un tuyau à l’autre suppose de déplacer légèrement la bouche sur toute la largeur de l’instrument, une technique qui demande un long apprentissage pour rester juste et fluide.
On trouve des instruments fondés sur ce même principe sur plusieurs continents, sous des noms différents : le naï en Roumanie, le paixiao en Chine, ou encore diverses flûtes de pan cérémonielles dans les îles Salomon. Mais cet article s’attache à deux histoires précises, presque opposées, qui se partagent la notoriété de l’instrument en Occident : la légende grecque qui lui a donné son nom, et la tradition andine qui en a fait l’un des symboles sonores les plus reconnaissables au monde.
Comment une flûte de pan est fabriquée
Puisque cet article distingue le mythe grec de la pratique réelle, c’est logiquement sur la fabrication de l’instrument andin, le siku ou la zampoña, que l’on peut s’appuyer : lui seul continue à être façonné et joué aujourd’hui selon des techniques transmises de génération en génération. Les tuyaux sont taillés dans une variété de bambou appelée chuqui ou songo en aymara, une canne au long tube creux qui pousse dans les vallées chaudes et tempérées de Bolivie et du Pérou. D’autres régions andines utilisent des roseaux voisins, comme la canne de Castille, selon ce qui pousse localement.
Le facteur commence par sélectionner une canne bien sèche et rectiligne, puis découpe les tuyaux à la longueur voulue à l’aide d’un couteau à lame fine appelé kuchuna, en se référant à un tuyau modèle, le metro, qui sert de gabarit pour toute la série. Chaque tuyau est fermé à sa base, soit par un nœud naturel du bambou laissé en place, soit par un bouchon de cire d’abeille lorsque la coupe tombe entre deux nœuds ; l’extrémité haute, elle, reste ouverte pour recevoir le souffle du musicien.

Un siku complet se compose de deux rangées complémentaires : l’ira, la rangée la plus courte, généralement à six tuyaux, et l’arka, sept tuyaux un peu plus longs. Chaque rangée est solidarisée par un fin éclat de roseau attaché avec du fil ou une lanière de laine, exactement comme sur l’instrument porté en bandoulière visible ci-dessus, où l’on distingue nettement les tuyaux de tailles étagées liés par une bande tressée. Fabriquer un siku ne demande donc ni colle ni métal : uniquement de la canne coupée, du fil et un travail d’oreille pour ajuster la longueur exacte de chaque tuyau à la note recherchée.
Cette apparente simplicité cache une contrainte importante, à l’origine du jeu en tandem détaillé plus loin : une seule rangée, ira ou arka, ne porte jamais la gamme complète. Impossible donc de jouer seul une mélodie entière sur un unique siku traditionnel à une rangée : il faut soit posséder un instrument à deux rangées assemblées, comme la plupart des zampoñas vendues aujourd’hui, soit s’associer à un second musicien qui joue les notes manquantes.
Deux histoires à ne pas confondre
L’expression « flûte de pan » vient elle-même d’un récit mythologique grec, tandis que l’instrument le plus emblématique de cette famille aujourd’hui, la zampoña andine, appartient à une histoire totalement indépendante, née à des milliers de kilomètres et probablement bien avant que le mot grec « syrinx » ne soit inventé. Les deux méritent d’être présentées, mais séparément.
La légende grecque de Pan et Syrinx
Selon le poète latin Ovide, qui raconte cette histoire dans ses Métamorphoses, le dieu Pan, mi-homme mi-bouc, poursuit de ses assiduités la nymphe Syrinx, une naïade du fleuve Ladon consacrée à la chasteté et dévouée à la déesse Artémis. Prise au piège au bord de l’eau alors qu’elle tente de lui échapper, Syrinx implore le secours des nymphes de la rivière, qui la transforment en un bouquet de roseaux creux au moment même où Pan croit enfin la saisir.
Le vent qui s’engouffre dans les roseaux produit un son plaintif ; Pan, pour garder le souvenir de la nymphe disparue, coupe plusieurs de ces roseaux à des longueurs différentes et les assemble pour fabriquer le premier instrument de ce type, qu’il nomme syrinx en mémoire d’elle. Ce récit est une légende étiologique : un conte qui explique après coup l’origine d’un objet, sans prétendre relater un fait historique. Il n’a jamais eu la moindre valeur documentaire sur l’apparition réelle de l’instrument, mais il explique pourquoi le nom savant de la flûte de pan reste aujourd’hui syrinx, y compris pour désigner l’organe vocal des oiseaux, dont la forme rappelle vaguement des tuyaux accolés. L’instrument grec antique lui-même, attesté sur des vases et des sculptures depuis l’Antiquité classique, existait bel et bien, joué notamment par les bergers ; seule son origine surnaturelle relève entièrement du mythe.
La tradition andine, une histoire indépendante et bien réelle
À des milliers de kilomètres de la Grèce, sur le plateau andin qui s’étend du sud du Pérou au nord du Chili en passant par la Bolivie, une tradition de flûtes de pan s’est développée de façon totalement indépendante, sans le moindre lien avec le récit méditerranéen. Rien ne permet de rattacher l’un à l’autre : ce sont deux inventions distinctes d’un même principe acoustique simple, ce qui n’a rien d’étonnant tant la physique d’un tuyau fermé qui résonne au souffle est universelle et accessible avec très peu d’outillage.
L’archéologie fournit ici des repères solides, contrairement à la légende grecque : des flûtes de pan en céramique attribuées à la culture Nazca, dans le sud du Pérou, ont été retrouvées et sont datées par les spécialistes entre le Ier siècle avant notre ère et le VIIe siècle de notre ère, une période qui précède largement l’empire inca. Ces pièces, aujourd’hui conservées dans plusieurs collections muséales, témoignent d’un usage rituel et cérémoniel bien documenté, avant que la tradition ne se transmette aux cultures Moche puis Wari, qui succèdent aux Nazca sur le même territoire, et enfin aux Incas. Certains chercheurs évoquent des instruments similaires plus anciens encore sur le continent, mais ce sont ces sikus en terre cuite Nazca qui offrent les datations archéologiques les plus solides.
Sur le plan musical, la tradition andine s’est aussi distinguée par une organisation sociale du jeu que le mythe grec n’a jamais connue : le jeu en tandem entre deux musiciens complémentaires, déjà évoqué à propos de la fabrication. Ce principe porte un nom, le yanantin, un concept andin de dualité complémentaire que l’on retrouve dans d’autres domaines de la pensée quechua et aymara : l’ira, associée symboliquement au masculin, et l’arka, associée au féminin, ne portent chacune que la moitié de la gamme, et c’est seulement ensemble, en alternant leurs notes, que les deux musiciens font naître une mélodie complète. Loin d’être une simple curiosité folklorique, cette pratique en binôme reste vivante aujourd’hui dans les ensembles dits « sikuris », qui rassemblent plusieurs musiciens autour de cette logique de complémentarité plutôt que de virtuosité individuelle.
L’instrument porte des noms différents selon les régions et les langues : siku en aymara (Bolivie, sud du Pérou), antara en quechua, zampoña en espagnol, terme aujourd’hui le plus répandu à l’international, ou encore rondador dans les Andes équatoriennes, une variante locale à la disposition des tuyaux légèrement différente. Tous désignent au fond le même principe : une famille de tuyaux fermés, assemblés en une ou deux rangées, héritière d’une tradition pré-inca continue plutôt que d’un mythe fondateur.
El Cóndor Pasa et les grands noms de la flûte de pan
Aucun morceau n’a fait plus pour la notoriété mondiale de la flûte de pan andine qu’El Cóndor Pasa. Le compositeur péruvien Daniel Alomía Robles l’écrit en 1913 comme thème instrumental d’une zarzuela du même nom, un spectacle lyrique au fort contenu social qui met en scène des mineurs péruviens de Cerro de Pasco face à une compagnie minière étrangère. Le morceau original, purement instrumental et sans paroles, s’inspire directement de mélodies traditionnelles andines pour illustrer la scène du défilé de la zarzuela.
La chanson connaît une seconde vie, bien plus large, en 1970, lorsque le duo Simon & Garfunkel l’enregistre à Paris sous le titre El Condor Pasa (If I Could), avec de nouvelles paroles en anglais signées Paul Simon. L’accompagnement instrumental est confié au groupe Los Incas, mené par le musicien argentin Jorge Milchberg au charango, qui avait fait découvrir le morceau à Paul Simon. Convaincu à tort qu’il s’agissait d’une mélodie traditionnelle tombée dans le domaine public, Simon a dû, une fois le succès international venu, régler des droits d’auteur au fils de Daniel Alomía Robles.
Depuis, la mélodie a été reprise sur zampoña par d’innombrables groupes andins, dans les rues et sur les marchés d’Europe comme d’Amérique du Sud, au point de devenir presque un morceau de reconnaissance immédiate de l’instrument lui-même, bien plus que la légende grecque de Pan et Syrinx, restée cantonnée aux livres d’histoire de la musique.

Loin des Andes, un autre nom domine l’histoire récente de la flûte de pan : le Roumain Gheorghe Zamfir, virtuose du naï, la variante roumaine à tuyaux de bambou de cette famille d’instruments. Repéré dans les années 1960 par l’ethnomusicologue suisse Marcel Cellier, il enregistre avec lui plusieurs albums associant flûte de pan et orgue, dont le premier paraît en 1969, qui le font connaître au-delà de la Roumanie. Surnommé « le roi de la flûte de pan », il joue un naï agrandi à 22, 25, voire 30 tuyaux, contre une vingtaine sur l’instrument traditionnel, pour élargir sa tessiture.
Sa reprise de Doina de Jale, une mélopée funèbre roumaine, sert de thème à l’émission religieuse britannique The Light of Experience et grimpe en 1976 à la quatrième place des classements de vente au Royaume-Uni, un résultat rare pour un instrument aussi confidentiel hors de son pays d’origine. Plus tard, c’est un autre de ses morceaux, Le Berger solitaire (The Lonely Shepherd), que le réalisateur Quentin Tarantino choisit pour une scène de Kill Bill : Volume 1 en 2003, exposant une nouvelle génération de spectateurs au son du naï, sans que la plupart d’entre eux ne sachent le distinguer de la zampoña andine ou du syrinx grec antique, alors que les trois instruments appartiennent à des traditions bien distinctes.
Où voir et entendre une flûte de pan en France
Contrairement à des instruments plus rares sur notre territoire, la flûte de pan andine est probablement l’instrument du monde le plus facile à entendre en France sans se déplacer bien loin : des groupes de musiciens andins, souvent originaires de Bolivie, du Pérou ou d’Équateur, se produisent régulièrement dans les rues piétonnes, sur les marchés et devant les grands magasins des centres-villes, en particulier à l’approche des fêtes de fin d’année. El Cóndor Pasa y figure presque toujours au répertoire, aux côtés d’autres standards de la musique andine.
Notre panorama des familles d’instruments présente la flûte de pan aux côtés des autres aérophones du monde, avec une photo dédiée à l’instrument andin. Notre page tourisme musical recense par ailleurs les lieux en France où découvrir des collections d’instruments du monde, tandis que certaines de nos expositions itinérantes incluent régulièrement des flûtes de pan sud-américaines dans leurs parcours consacrés aux aérophones.
Pour se faire une idée des prix et des modèles disponibles, voir les flûtes de pan disponibles sur Amazon. Les modèles vendus en ligne permettent de s’initier à moindre coût, mais une zampoña fabriquée à la main par un artisan andin, avec des tuyaux accordés à l’oreille plutôt qu’en série, reste d’une tout autre qualité sonore.
Qu’est-ce qu’une flûte de pan ?
Une flûte de pan est un instrument à vent composé de plusieurs tuyaux de longueurs différentes, fermés à une extrémité et assemblés côte à côte. Chaque tuyau ne produit qu’une seule note : le musicien souffle sur le bord supérieur de chacun, sans bec ni anche, pour faire résonner la colonne d’air qu’il contient.
Quelle est la différence entre le mythe de Pan et Syrinx et la zampoña andine ?
Le mythe de Pan et Syrinx est une légende grecque racontée par Ovide, qui explique de façon poétique l’origine du nom « syrinx » donné à l’instrument en Europe, sans lien avec un fait historique réel. La zampoña, ou siku, est un instrument bien réel de la tradition andine du Pérou et de la Bolivie, dont l’origine est attestée par l’archéologie, indépendamment de toute légende grecque.
Depuis quand existe la flûte de pan andine ?
Les plus anciennes flûtes de pan andines connues avec certitude sont des sikus en céramique de la culture Nazca, dans le sud du Pérou, datés par les archéologues entre le Ier siècle avant notre ère et le VIIe siècle de notre ère, soit bien avant l’apparition de l’empire inca.
Pourquoi la flûte de pan andine se joue-t-elle parfois à deux musiciens ?
Un siku traditionnel andin ne porte souvent qu’une moitié de la gamme musicale sur une seule rangée de tuyaux, appelée ira ou arka selon le cas. Deux musiciens doivent alors alterner leurs notes pour reconstituer une mélodie complète, une pratique appelée yanantin, fondée sur l’idée andine de complémentarité plutôt que sur le jeu en solo.
Où entendre de la flûte de pan andine en France ?
Des groupes de musiciens andins se produisent régulièrement dans les rues, sur les marchés et devant les grands magasins des villes françaises, surtout pendant la période des fêtes de fin d’année, avec El Cóndor Pasa presque toujours au programme. Notre panorama des familles d’instruments présente également la flûte de pan aux côtés des autres aérophones du monde.