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Musicien de rue jouant du bouzouki en Grèce, assis en extérieur

Instruments du monde

Bouzouki : du rébétiko grec aux ballades celtiques irlandaises

Photo Pexels, usage libre.

Le bouzouki est un luth à manche long et à caisse en forme de poire, apparu en Grèce au début du XXe siècle et devenu l’instrument emblématique du rébétiko, la musique urbaine née dans les faubourgs du Pirée et d’Athènes. Il existe en réalité deux instruments bien distincts sous ce même nom : le bouzouki grec, à trois ou quatre choeurs de cordes, pilier du rébétiko puis de la musique populaire grecque, et le bouzouki irlandais, une adaptation tardive à corps plat et à accordage différent, introduite dans la musique celtique dans les années 1960. Deux histoires, deux répertoires, un seul nom.

L’essentiel

  • Famille : cordophone à manche long, cousin du tambouras byzantin, de la mandoline et, plus lointainement, de l’oud.
  • Origine : Grèce, région du Pirée et d’Athènes ; essor lié au rébétiko des années 1920-1930, musique portée par les réfugiés d’Asie Mineure.
  • Deux versions : le trichordo grec (trois choeurs, accordage ré-la-ré) et le tetrachordo grec (quatre choeurs, accordage do-fa-la-ré, inventé dans les années 1950) ; le bouzouki irlandais, à corps plat et accordage différent, introduit dans les années 1960.
  • Fait distinctif : longtemps associé aux tavernes et aux milieux marginaux d’Athènes, le bouzouki grec a mis plusieurs décennies à devenir un instrument respectable, avant de conquérir, sous une autre forme, la musique celtique irlandaise.

Qu’est-ce qu’un bouzouki

Le bouzouki appartient à la grande famille des luths à manche long, ces cordophones composés d’une caisse de résonance bombée et d’un manche démesurément allongé par rapport au corps, une architecture que l’on retrouve, avec des variantes locales, du saz turc au tambour à cordes africain. Sa caisse a la forme d’une poire coupée en biais, généralement montée en dos bombé à partir de fines côtes de bois assemblées, un peu comme celle d’un oud ou d’une mandoline napolitaine. Le manche, lui, est fretté sur toute sa longueur, ce qui distingue immédiatement le bouzouki de l’oud, toujours dépourvu de frettes, et permet de jouer des lignes mélodiques rapides et des positions d’accords précises.

Il existe deux versions principales du bouzouki grec, qui se distinguent par leur nombre de cordes et leur accordage. Le trichordo, la version historique, comporte trois choeurs de cordes doubles, soit six cordes, le plus souvent accordées ré-la-ré. La corde grave du choeur le plus bas associe une corde filée à une corde plus fine accordée à l’octave, tandis que les deux choeurs aigus sonnent à l’unisson. Cet accordage, pensé pour le jeu modal et le bourdon caractéristiques du rébétiko ancien, résiste en revanche assez mal aux enchaînements d’accords hérités de la musique occidentale. Le tetrachordo, apparu dans les années 1950, ajoute un quatrième choeur et adopte un accordage do-fa-la-ré qui reproduit, à l’octave inférieure, les intervalles des quatre cordes aiguës d’une guitare. Cette parenté avec la guitare a ouvert au bouzouki tout un vocabulaire d’accords et de soli qui lui étaient auparavant inaccessibles.

Le bouzouki irlandais, popularisé dans la musique celtique à partir du milieu des années 1960, n’est pas une simple variante mais un instrument largement réinventé : les luthiers folk ont aplati le dos bombé du modèle grec pour lui donner une silhouette plus proche de la mandoline plate, et l’ont réaccordé sur des tonalités adaptées à l’accompagnement du violon, de la flûte ou de la cornemuse irlandaise, très éloignées de l’accordage grec d’origine. Sur le plan sonore comme sur le plan visuel, un bouzouki irlandais et un bouzouki grec se ressemblent donc de loin, mais se jouent et sonnent très différemment, un point sur lequel on reviendra plus loin dans cet article.

Autre confusion fréquente : le bouzouki grec ne doit pas être pris pour un saz turc ou un baglama, deux instruments cousins mais distincts, ni pour un oud, qui partage la même famille des luths à manche court mais s’en distingue par l’absence de frettes et par une caisse plus profonde en forme de demi-poire tronquée. Ces trois instruments ont en commun une origine méditerranéenne et orientale ancienne, mais chacun a suivi sa propre évolution de facture et de répertoire.

Comment un bouzouki est fabriqué

La fabrication d’un bouzouki grec traditionnel commence par la caisse de résonance, montée en dos bombé à partir d’une série de fines côtes de bois clair, souvent de l’érable, du noyer ou du palissandre selon les luthiers, cintrées à la chaleur puis collées côte à côte pour former le volume en poire caractéristique de l’instrument. Le Musée de la musique de la Philharmonie de Paris, qui conserve un bouzouki dans ses collections, décrit ainsi une caisse assemblée à partir d’une dizaine à une vingtaine de côtes de bois léger, refermée par une table d’harmonie en épicéa légèrement bombée, plus fine à mesure qu’elle s’approche du chevalet.

Gros plan sur la caisse en poire d'un bouzouki grec, avec sa table d'harmonie en bois clair et sa rosace en marqueterie
La caisse en forme de poire, la table d’harmonie en bois clair et la marqueterie décorative autour de la rosace sont caractéristiques de la lutherie du bouzouki grec. Photo Pexels, usage libre.

Le pourtour de la rosace et le bord de la table reçoivent traditionnellement une marqueterie décorative en nacre, en bois teinté ou en celluloïd, un travail d’incrustation propre à de nombreux instruments grecs et proche-orientaux, qui donne au bouzouki son aspect ouvragé si reconnaissable. Le manche, très long par rapport à la caisse, est équipé de frettes métalliques fixées sur toute sa longueur et se termine par un chevillier à mécaniques, plus proche en cela de la guitare que de l’oud, dont le chevillier recourbé et les chevilles de bois frottées appartiennent à une tradition de facture différente.

La tension des cordes, qu’elles soient en acier pour un usage amplifié ou en matériaux plus doux pour un jeu acoustique traditionnel, exerce sur ce long manche fin des contraintes importantes, ce qui explique pourquoi la plupart des bouzoukis modernes intègrent une tige de renfort interne, comme sur une guitare électrique. Manolis Chiotis, dont on reparlera plus loin, est aussi crédité d’avoir contribué à populariser l’amplification électrique du bouzouki dès les années 1950, une évolution qui a fini par influencer jusqu’à la conception de la table d’harmonie et du chevalet sur certains modèles pensés pour la scène.

Le bouzouki irlandais, de son côté, s’éloigne nettement de cette facture d’origine : les luthiers folk britanniques et irlandais ont remplacé le dos bombé en côtes assemblées par un dos plat ou légèrement voûté, plus proche de la construction d’une mandoline plate ou d’une guitare, plus simple à fabriquer en petite série et plus robuste sur la durée. Cette différence de construction, ajoutée à l’accordage propre à chaque tradition, explique pourquoi les deux instruments, s’ils portent le même nom, ne sortent jamais des mêmes ateliers de lutherie.

Du tambouras byzantin au rébétiko

L’ancêtre du bouzouki est le tambouras, un luth à manche long d’origine byzantine, lui-même héritier d’une longue lignée de pandouras attestées en Méditerranée orientale depuis l’Antiquité. Ce tambouras traditionnel, à la caisse plus petite et au son plus grêle que le bouzouki moderne, a continué à se transmettre dans les campagnes et les îles grecques pendant des siècles, avant de commencer à évoluer, au tout début du XXe siècle, vers une caisse plus large et un manche transformé, sous l’influence d’instruments voisins circulant dans tout l’Empire ottoman finissant. Le mot « bouzouki » lui-même viendrait, selon les hypothèses avancées par les linguistes, soit du turc bozuk, qui signifie « cassé » ou « déréglé », en référence à un accordage particulier, soit du persan bozorg, qui signifie « grand », dans le sens de « grand tambouras ».

C’est cependant un événement politique et humain, bien plus qu’une évolution purement musicale, qui a fait du bouzouki l’instrument que l’on connaît aujourd’hui. Entre 1919 et 1922, la Grèce mène une guerre contre la Turquie de Mustafa Kemal dans l’espoir d’étendre son territoire en Asie Mineure. La défaite grecque, que l’on appelle en Grèce la « Grande Catastrophe », se conclut par la chute de la ville de Smyrne fin août 1922 et par la fuite de plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure vers la Grèce continentale, en particulier vers Athènes et le port du Pirée. Le traité de Lausanne, signé en 1923, entérine ensuite un échange de populations à grande échelle entre les deux pays.

Entassés dans des baraquements de fortune à la périphérie des grandes villes, ces réfugiés d’Asie Mineure, souvent musiciens de tradition orale, apportent avec eux des sonorités imprégnées de musique ottomane et byzantine. Au contact des populations urbaines pauvres déjà installées dans ces mêmes quartiers, venues des îles ou des campagnes grecques pour chercher du travail, cette musique de réfugiés se mêle progressivement à des influences locales pour donner naissance au rébétiko, souvent décrit comme le « blues grec ». Le bouzouki, facile à transporter et à jouer dans des lieux exigus, devient l’instrument de prédilection de cette musique des faubourgs, associée aux tavernes, aux fumeries et à une culture populaire que la bonne société athénienne regarde alors avec méfiance, au point que l’instrument restera longtemps mal considéré avant de gagner ses lettres de noblesse.

Des rébètes grecs aux musiciens celtiques

Aucun nom n’est plus associé aux débuts du rébétiko que celui de Markos Vamvakaris. Né en 1905 sur l’île de Syros, il quitte sa famille pauvre dès l’âge de douze ans pour aller travailler au Pirée, enchaînant les petits métiers, cireur de chaussures, vendeur de journaux, ouvrier aux abattoirs publics, avant de se prendre de passion pour le bouzouki en observant un joueur de rue. Autodidacte, incapable de lire une portée, il enregistre ses premiers disques en 1932 et compose des chansons devenues des classiques du genre, comme Frankosyriani. Sa réputation lui vaut le surnom de « patriarche du rébétiko », un titre que la postérité ne lui a jamais retiré, même si l’arthrite qui a peu à peu paralysé ses mains l’a éloigné de la scène dans les dernières années de sa vie ; il meurt en 1972.

Musicien de rue en Grèce jouant du bouzouki, cigarette aux lèvres, assis devant un mur de pierre
Le bouzouki reste aujourd’hui un habitué des rues et des places grecques, où des musiciens perpétuent, souvent en solo, l’héritage sonore du rébétiko. Photo Pexels, usage libre.

Après Vamvakaris, d’autres figures ont fait évoluer l’instrument et son répertoire, à commencer par Vassilis Tsitsanis, compositeur prolifique qui a contribué à faire passer le rébétiko d’une musique de marge à un genre populaire respecté dans toute la Grèce. C’est ensuite Manolis Chiotis qui bouleverse la facture même de l’instrument : au milieu des années 1950, il ajoute un quatrième choeur de cordes au bouzouki traditionnel et impose l’accordage do-fa-la-ré, avant d’enregistrer dès 1956 avec ce nouveau modèle à quatre choeurs. Ce tetrachordo, capable de jouer de véritables accords à l’occidentale, ouvre le bouzouki à la chanson populaire et au cinéma grec des décennies suivantes, tout en restant, encore aujourd’hui, minoritaire face au trichordo chez les puristes du rébétiko ancien.

L’histoire prend ensuite un tour inattendu à des milliers de kilomètres de la Grèce. Au milieu des années 1960, le musicien irlandais Johnny Moynihan, membre du groupe folk Sweeney’s Men, introduit un bouzouki grec tetrachordo dans la musique traditionnelle irlandaise, en le réaccordant selon ses propres besoins pour accompagner airs et ballades celtiques. Moynihan et d’autres musiciens folk de la scène de Dublin, dont Dónal Lunny, font ensuite évoluer la caisse du bouzouki vers la forme à dos plat que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de bouzouki irlandais. L’instrument est popularisé bien au-delà des cercles de sessions dublinoises par Lunny et par Andy Irvine, qui l’un et l’autre le jouent au sein du groupe Planxty, formé en 1972. Depuis, l’instrument est devenu un pilier discret mais constant de la musique celtique, présent aux côtés du violon, de la flûte et de la cornemuse irlandaise dans des groupes comme Planxty ou le Bothy Band, sans jamais renouer avec ses origines grecques sur le plan sonore.

Où voir et entendre un bouzouki en France

En France, le Musée de la musique de la Philharmonie de Paris conserve un bouzouki grec dans ses collections permanentes, aux côtés de plusieurs milliers d’instruments et objets d’art du monde entier ; ses collections en ligne recensent aussi des enregistrements liés à l’instrument, dont un hommage au compositeur Vassilis Tsitsanis. Notre panorama des familles d’instruments replace pour sa part le bouzouki parmi les autres cordophones à manche long présentés sur ce site, et notre guide des lieux à visiter recense d’autres collections françaises où l’on peut approcher des instruments du monde entier.

Le rébétiko n’est pas resté figé dans les musées : des associations et des groupes amateurs continuent de le jouer sur scène en France. La Communauté hellénique de Lyon et ses environs, fondée en 1929 par des Grecs originaires de Grèce et d’Asie Mineure arrivés après les mêmes bouleversements que ceux évoqués plus haut, organise encore aujourd’hui des activités culturelles autour de la musique grecque, tandis que le Centre des musiques traditionnelles Rhône-Alpes, à Lyon, propose ponctuellement des stages d’initiation au rébétiko et au jeu du bouzouki. À Paris, des formations comme le groupe Kythira font vivre le répertoire grec traditionnel lors de concerts et d’événements associatifs.

Cette vitalité se mesure aussi en vidéo : le Rebetiko Band de Paris, un ensemble amateur qui se produit régulièrement dans la capitale, a été filmé en décembre 2023 en train d’interpréter Bouzouki mou dhiplochordho, une chanson du répertoire rébétiko consacrée précisément à l’instrument.

Pour qui voudrait s’initier, plusieurs associations culturelles grecques réparties dans les grandes villes françaises proposent des cours de bouzouki, le plus souvent sans exiger de posséder son propre instrument dès les premières séances, l’apprentissage se faisant alors sur du matériel prêté par l’association ou le professeur.

Pour se faire une idée des prix et des modèles disponibles, voir les bouzoukis disponibles sur Amazon. Les modèles d’entrée de gamme permettent de s’initier à moindre coût, mais un instrument fabriqué par un luthier spécialisé dans la lutherie grecque reste préférable pour qui souhaite progresser sérieusement, notamment sur la justesse des frettes et la tenue du manche dans le temps.

Quelle est la différence entre le bouzouki grec et le bouzouki irlandais ?

Le bouzouki grec a une caisse bombée en côtes de bois assemblées et un accordage traditionnel en ré-la-ré (trichordo) ou do-fa-la-ré (tetrachordo). Le bouzouki irlandais, introduit dans les années 1960, a une caisse plate ou peu voûtée et un accordage différent, pensé pour accompagner le violon, la flûte ou la cornemuse dans la musique celtique.

Qui a introduit le bouzouki dans la musique irlandaise ?

C’est le musicien Johnny Moynihan, du groupe Sweeney’s Men, qui introduit le bouzouki grec dans la musique traditionnelle irlandaise au milieu des années 1960. L’instrument est ensuite popularisé par Andy Irvine et Dónal Lunny au sein du groupe Planxty, formé en 1972.

Qu’est-ce que le rébétiko ?

Le rébétiko est une musique urbaine grecque née dans les années 1920 au Pirée et à Athènes, à la suite de l’arrivée d’un million et demi de réfugiés grecs d’Asie Mineure après la guerre gréco-turque et le traité de Lausanne de 1923. Souvent qualifié de « blues grec », il fait du bouzouki son instrument central.

Qui était Markos Vamvakaris ?

Markos Vamvakaris (1905-1972) est un musicien grec autodidacte, considéré comme le « patriarche du rébétiko ». Originaire de Syros, il enregistre ses premiers disques de bouzouki en 1932 et compose plusieurs classiques du genre, dont la chanson Frankosyriani.

Combien de cordes a un bouzouki ?

Le trichordo, version historique du bouzouki grec, a trois choeurs de cordes doubles, soit six cordes. Le tetrachordo, mis au point par Manolis Chiotis dans les années 1950, en a quatre choeurs, soit huit cordes, avec un accordage do-fa-la-ré proche de celui d’une guitare.

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