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Deux sonneurs en costume traditionnel breton jouent du biniou kozh lors d une fete de rue a Guerande

Instruments du monde

Biniou : la cornemuse bretonne, entre biniou kozh et biniou braz

Sonneurs de biniou kozh en costume traditionnel, festival de Guerande

Le biniou est le nom donné en Bretagne à deux cornemuses bien différentes : le biniou kozh, petite cornemuse aiguë attestée depuis des siècles en Basse-Bretagne, et le biniou braz, adaptation de la grande cornemuse écossaise adoptée au XXe siècle. Le premier sonne toujours en couple avec la bombarde, dans les fest-noz et les concours de sonneurs. Le second anime les bagadoù, ces formations inspirées des pipe-bands écossais. Deux instruments, une même famille, et une histoire bretonne qui a bien failli s’éteindre avant de renaître.

L’essentiel

  • Famille : aérophone à anche, de la famille des cornemuses ; le biniou kozh se joue toujours en couple avec la bombarde.
  • Deux instruments, un seul nom : le biniou kozh (petit biniou breton, très aigu) et le biniou braz (cornemuse écossaise adoptée en Bretagne au XXe siècle) ne doivent pas être confondus.
  • Origine : Basse-Bretagne pour le biniou kozh, attesté depuis le Moyen Âge ; Écosse pour le biniou braz, introduit au tournant du XXe siècle via les bagadoù.
  • Fait distinctif : le biniou kozh sonne exactement une octave au-dessus de la bombarde, un accord si serré qu’il portait autrefois sans amplification sur toute une place de village.

Qu’est-ce qu’un biniou

En Bretagne, le mot « biniou » ne désigne pas un seul instrument mais deux cornemuses distinctes, que l’on confond souvent en dehors de la région. Le biniou kozh (« vieux biniou » en breton, aussi appelé biniou bihan, « petit biniou ») est la cornemuse traditionnelle de Basse-Bretagne : un instrument compact, tenu sous le bras, qui sonne dans un registre suraigu et se joue presque toujours en duo avec la bombarde. Le biniou braz (« grand biniou ») est en réalité la cornemuse écossaise, la Great Highland Bagpipe, adoptée en Bretagne au XXe siècle et devenue l’instrument caractéristique des bagadoù, ces ensembles inspirés des pipe-bands.

Techniquement, un biniou kozh se compose de trois éléments assemblés à un réservoir en cuir, le sac’h : un petit tube d’insufflation appelé sutell, par lequel le sonneur gonfle la poche avant de jouer, un chalumeau à anche double nommé levriad, qui porte les trous de jeu et produit la mélodie, et un bourdon à anche simple, le korn-boud, posé sur l’épaule et qui tient une note continue et grave. Une fois la poche gonflée, le sonneur la maintient sous le bras et alimente l’instrument par pressions régulières, sans avoir besoin de souffler en continu dans le chalumeau lui-même.

Le biniou braz, lui, reprend l’architecture de la cornemuse écossaise : un chalumeau à anche double et trois bourdons (un grand et deux petits), tous alimentés par le même réservoir. Sa sonorité est nettement plus grave et plus puissante que celle du biniou kozh, ce qui explique qu’il se prête bien au jeu en grand ensemble, à plusieurs dizaines de sonneurs synchronisés, quand le biniou kozh reste un instrument de duo ou de petit groupe.

Comment un biniou kozh est fabriqué

Le biniou kozh est un instrument artisanal, encore fabriqué aujourd’hui par une poignée de facteurs installés en Bretagne. Les parties en bois, le chalumeau et le bourdon, sont tournées dans des essences dures et denses comme le buis ou l’ébène, qui donnent au son sa netteté et résistent bien aux variations d’humidité. Le réservoir est cousu en cuir souple, traditionnellement en peau de chèvre ou de mouton, rendu étanche à l’air pour conserver la pression pendant le jeu.

L’anche double du levriad, comme celle de la bombarde à laquelle il répond, est taillée dans une fine lame de roseau. C’est elle qui détermine l’essentiel du timbre et de la justesse de l’instrument : une anche mal taillée ou mal réglée rend le biniou kozh instable, quelle que soit la qualité du bois utilisé pour le chalumeau. Le bourdon, à anche simple, est réglé pour tenir une seule note fixe, calée une octave sous la tonique du chalumeau.

Biniou kozh démonté en quatre parties : le sac en cuir, le chalumeau levriad, le bourdon korn-boud et le petit tube d'insufflation sutell, posés sur un parquet
Un biniou kozh démonté révèle ses quatre éléments : le sac en cuir, le chalumeau (levriad), le bourdon en deux sections (korn-boud) et le petit tube d’insufflation (sutell). Photo Limesle, Wikimedia Commons, domaine public.

Les instruments modernes se règlent le plus souvent dans une tonalité de si bémol, la même que celle de la bombarde avec laquelle ils sont appariés, mais on trouve aussi des biniou accordés dans d’autres tonalités selon les ateliers. Parmi les facteurs contemporains les plus réputés figure Gilles Lehart, installé à Plougonver dans les Côtes-d’Armor, qui perpétue un savoir-faire resté largement artisanal : chaque instrument est ajusté et testé individuellement, loin d’une production en série.

Une histoire bretonne, du Moyen Âge au renouveau du XXe siècle

La présence de cornemuses en Bretagne est documentée depuis longtemps : dès 1464, le Catholicon de Jehan Lagadeuc, premier dictionnaire trilingue breton-français-latin, mentionne déjà les termes « bombart » et « benny ». En 1716, le moine bénédictin Dom Le Pelletier, dans son manuscrit de dictionnaire de la langue bretonne, précise que le mot « biniou » désigne alors à la fois le hautbois et la musette, preuve que le vocabulaire de l’époque ne distinguait pas encore aussi nettement les deux instruments qu’aujourd’hui.

Le couple formé par le biniou et la bombarde n’est attesté de façon irréfutable qu’autour de 1800, grâce aux dessins du peintre Olivier Perrin réalisés à Kerfeunteun, près de Quimper. Ce duo, souvent complété d’un tambour, connaît son apogée dans le courant du XIXe siècle, en particulier en Cornouaille et dans le Vannetais. Des auteurs de l’époque le qualifient alors d’« orchestre national breton », car il suffisait à lui seul à animer plusieurs heures de danse en plein air lors des grands rassemblements ruraux. Le virtuose de bombarde Matilin an Dall (1789-1859), sonneur aveugle resté célèbre dans la mémoire collective bretonne, incarne cette période où le couple biniou-bombarde structurait la vie festive des campagnes. Vers 1880 apparaissent les premiers concours de biniou en Basse-Cornouaille et dans le Vannetais, qui contribuent à populariser encore davantage l’instrument.

Ce succès ne dure cependant pas. Dès la fin du XIXe siècle, la pratique décline, un mouvement qui s’accélère fortement dans les années 1930. En 1940, les derniers biniaouers traditionnels cessent presque tous de jouer. Dans les années qui suivent, le collecteur Polig Monjarret (1920-2003) parcourt la Bretagne pour recueillir les airs des derniers sonneurs encore en vie, sauvant de l’oubli une partie de ce répertoire. Il faut attendre le tournant des années 1960 pour que le biniou kozh revienne réellement à la mode, porté par l’essor des fest-noz, ces bals populaires bretons où l’on danse sur une musique jouée en direct. Le fest-noz a depuis été inscrit en 2012 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, une reconnaissance qui a aussi profité à la pratique du couple biniou-bombarde qui continue de s’y produire.

Biniou kozh et biniou braz : deux instruments à ne pas confondre

C’est précisément parce que le biniou kozh traversait une période de déclin que le biniou braz a pu s’imposer sans lui faire concurrence directe. L’adoption de la cornemuse écossaise en Bretagne n’est pas le fait d’une seule personne à une date précise, mais d’un mouvement collectif porté par des militants culturels bretons dans les années 1920 et 1930, qui voyaient dans la Great Highland Bagpipe un instrument « moderne », capable de porter une identité bretonne renouvelée, sans être totalement étranger à la culture locale puisque les Écossais parlent eux aussi une langue celtique, le gaélique.

La Kenvreuriez ar Viniourien (KAV), fondée en 1932 dans les cercles bretons de Paris, introduit les premières cornemuses écossaises aux côtés des bombardes et des tambours. Une formation associant cornemuses, bombardes et tambours se produit à Pont-l’Abbé le 7 août 1938, avant que la Bodadeg ar Sonerion (BAS) ne soit officiellement fondée en 1943, avec des statuts déposés le 31 mars 1946. Deux figures dominent cette période : Polig Monjarret, déjà cité comme collecteur du répertoire ancien, et Dorig Le Voyer (1914-1987).

C’est à Carhaix que naît le premier bagad au sens moderne du terme. Installé dans la ville en novembre 1947 pour faciliter ses collectes de musique traditionnelle, Polig Monjarret y fréquente le cercle celtique local, très fréquenté par les cheminots de cette ville alors au centre du réseau ferroviaire breton. Il leur propose de former un groupe de sonneurs : le Kevrenn Paotred An Hent-Houarn, littéralement « la kevrenn des gars du chemin de fer ». Les premières répétitions ont lieu durant l’hiver 1947-1948 dans des wagons désaffectés, et le groupe défile pour la première fois au printemps 1948, à l’occasion de la fête du Tour d’Auvergne. En 1949, ce bagad de cheminots remporte le tout premier championnat des bagadoù de Bretagne, face à la Kevrenn Rostren de Rostrenen. Le mouvement s’étend ensuite très vite dans la France de l’après-guerre : d’une poignée de bagadoù au début des années 1950, leur nombre atteint déjà près de cinquante dès 1955.

Biniou kozh assemblé, sac en cuir marron et chalumeau en bois sombre, posé sur un parquet
Un biniou kozh assemblé, accordé en si bémol comme la bombarde à laquelle il répond une octave au-dessus. Photo Limesle, Wikimedia Commons, domaine public.

Cette double histoire explique pourquoi on entend aujourd’hui deux sonorités très différentes sous le même nom de « biniou » : le timbre aigu et perçant du couple traditionnel biniou kozh et bombarde d’un côté, la sonorité plus ample et collective des bagadoù de biniou braz de l’autre. Les deux cohabitent sans se remplacer, chacun occupant sa propre place dans la musique bretonne actuelle.

Sonneurs, fest-noz et couples biniou-bombarde aujourd’hui

Le couple biniou-bombarde reste aujourd’hui une discipline à part entière, avec ses championnats, ses concours et ses figures reconnues. Le championnat des sonneurs de couple, organisé chaque année à Gourin dans le Morbihan, réunit les meilleurs duos de Bretagne dans une épreuve suivie par tout le milieu des sonneurs traditionnels. Certains couples marquent durablement la discipline, comme celui formé par Julien Tymen et Michel Kerveillant, quatre fois champions de Bretagne entre 2013 et 2016.

Au-delà des concours, c’est surtout le fest-noz qui fait vivre l’instrument au quotidien : mariages, pardons, animations de rue, veillées et festivals accueillent tout au long de l’année des couples de sonneurs, dans une tradition de transmission plus orale et informelle qu’académique. Le Festival de Cornouaille, à Quimper, reste l’un des rendez-vous les plus anciens et les plus suivis où bombardes et binioù se font entendre aux côtés des bagadoù, réunissant sur quelques jours l’ensemble des expressions de la musique bretonne, du couple traditionnel aux grandes formations de biniou braz.

Où voir, entendre et découvrir le biniou en France

Notre panorama des familles d’instruments classe le biniou parmi les aérophones à anche, aux côtés d’autres cornemuses et hautbois traditionnels du monde entier, un classement qui permet de resituer cet instrument breton dans une famille bien plus large que la seule tradition celtique. Pour découvrir son histoire et celle des instruments qui lui sont liés, notre panorama des lieux à visiter recense les musées et collections français où l’on peut approfondir la facture instrumentale, tandis que certaines expositions itinérantes d’instruments du monde accueillent ponctuellement des cornemuses parmi leurs parcours thématiques consacrés aux aérophones.

Pour l’entendre réellement, mieux vaut se tourner vers les rendez-vous vivants plutôt que vers les vitrines : fest-noz organisés presque chaque semaine en Bretagne toute l’année, championnat des sonneurs de couple à Gourin, Festival de Cornouaille à Quimper, ou simples défilés de bagad lors des pardons et des fêtes locales. C’est dans ces contextes que le biniou, sous ses deux formes, continue de se transmettre aujourd’hui, bien plus que par un enseignement académique classique.

Qu’est-ce qu’un biniou ?

Le biniou est le nom breton donné à deux cornemuses différentes : le biniou kozh, petite cornemuse traditionnelle de Basse-Bretagne au son très aigu, et le biniou braz, la cornemuse écossaise adoptée en Bretagne au XXe siècle et utilisée dans les bagadoù.

Quelle est la différence entre un biniou kozh et un biniou braz ?

Le biniou kozh est un instrument compact, avec un seul bourdon, qui sonne dans un registre très aigu et se joue traditionnellement en duo avec la bombarde. Le biniou braz est l’adaptation bretonne de la grande cornemuse écossaise, avec trois bourdons et une sonorité plus grave et plus puissante, utilisée principalement au sein des bagadoù.

Avec quel instrument le biniou kozh est-il traditionnellement joué ?

Le biniou kozh se joue presque toujours en couple avec la bombarde, un instrument à anche double de la famille du hautbois. Le biniou kozh sonne une octave au-dessus de la bombarde, ce qui donne à ce duo sa sonorité caractéristique, parfois qualifiée au XIXe siècle d’« orchestre national breton ».

Depuis quand existe le biniou en Bretagne ?

Des cornemuses sont mentionnées en Bretagne dès 1464 dans le Catholicon de Jehan Lagadeuc. Le couple biniou-bombarde tel qu’on le connaît aujourd’hui est attesté de façon certaine autour de 1800. Le biniou braz, lui, est beaucoup plus récent : il n’apparaît en Bretagne qu’au tournant du XXe siècle, avec la création des premiers bagadoù à la fin des années 1940.

Où entendre du biniou en France aujourd’hui ?

Les fest-noz organisés toute l’année en Bretagne restent la meilleure porte d’entrée pour entendre un couple biniou-bombarde. Le championnat des sonneurs de couple à Gourin et le Festival de Cornouaille à Quimper permettent aussi d’entendre à la fois le biniou kozh traditionnel et les grandes formations de biniou braz au sein des bagadoù.

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