La guimbarde est un petit instrument à languette vibrante que l’on tient serré entre les dents ou les lèvres avant de faire vibrer sa languette d’un pincement du doigt, la bouche du musicien servant de caisse de résonance. Contrairement à la plupart des instruments dont on peut suivre le voyage depuis un foyer d’origine identifiable, elle est apparue de façon indépendante dans des dizaines de traditions à travers le monde, de la Yakoutie sibérienne au Vietnam, en passant par les Alpes autrichiennes et les fjords norvégiens. Sa taille de poche, son mécanisme minimal (un cadre, une languette, rien d’autre) et le son nasillard et hypnotique qu’elle produit en font l’un des instruments les plus reconnaissables au monde, alors même qu’il porte un nom différent presque partout où il se joue.
L’essentiel
- Famille : idiophone à languette pincée, parfois classé à part comme « idiophone en forme de cadre ».
- Matériau : languette métallique sur cadre de fer ou d’acier, ou languette et cadre taillés d’une seule pièce de bambou selon les régions.
- Origine : apparitions indépendantes dans plusieurs foyers d’Asie et d’Eurasie, sans origine unique identifiée.
- Diffusion : présente sous des dizaines de noms différents, de la Yakoutie au Vietnam en passant par l’Autriche et la Norvège.
Qu’est-ce qu’une guimbarde
Sur le plan organologique, la guimbarde est un idiophone, un instrument dont le son naît de la vibration du matériau lui-même et non d’une corde, d’une peau ou d’une colonne d’air. Elle se compose d’un cadre à deux branches parallèles reliées à une extrémité, et d’une languette fine fixée à cette même extrémité, libre à l’autre bout. Le musicien presse le cadre contre ses dents ou ses lèvres, referme les mains autour, puis fait vibrer la languette d’un pincement du doigt ou d’une petite traction sur un cordon attaché à son extrémité libre.
La bouche, la gorge et les cavités du visage servent alors de caisse de résonance, exactement comme dans la technique du chant diphonique. La languette elle-même ne change pas de hauteur : elle vibre toujours à sa fréquence fixe. Ce que le musicien module, en déplaçant sa langue, sa mâchoire et ses joues, c’est la forme de la cavité buccale, ce qui met en valeur tour à tour différents harmoniques du son fondamental. C’est cette sélection d’harmoniques, et non un changement de hauteur de la languette, qui donne l’impression de mélodies aux oreilles d’un public non averti.
On distingue deux grandes familles de guimbardes selon la façon dont la languette est fixée au cadre. Les guimbardes idioglottes ont une languette taillée dans le même morceau de matière que le cadre, une seule pièce de bambou ou de bronze sculptée pour faire apparaître à la fois le cadre et la languette : c’est la technique la plus répandue en Asie, notamment pour le đàn môi vietnamien. Les guimbardes hétéroglottes, elles, ont une languette métallique séparée, rivetée ou soudée sur un cadre en métal : c’est le modèle dominant en Europe et en Asie centrale, qu’il s’agisse de la Maultrommel autrichienne, du munnharpe norvégien ou du khomus de Yakoutie.
Comment une guimbarde est fabriquée
Pour les guimbardes hétéroglottes en métal, comme celles fabriquées à Molln, en Haute-Autriche, la fabrication commence par un fil de fer ou d’acier plié pour former un cadre à deux branches rapprochées, refermé en boucle à une extrémité. Une languette fine, en acier trempé, est découpée puis façonnée séparément avant d’être rivetée à l’extrémité fermée du cadre, laissant l’autre bout libre de vibrer. L’accord final se fait en ajustant la longueur et l’épaisseur de la languette, parfois en recourbant légèrement sa pointe.

À Molln, une corporation de fabricants de guimbardes est attestée dès le XVIIe siècle, avec un règlement de métier spécifique promulgué en 1679. Il ne reste aujourd’hui que trois ateliers familiaux perpétuant cette fabrication artisanale, dont Wimmer-Bades, mais leur production cumulée est estimée à environ 200 000 guimbardes par an, exportées dans le monde entier. En 2014, la Commission autrichienne pour l’UNESCO a inscrit la fabrication de la guimbarde de Molln à l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel d’Autriche, dans la catégorie des savoir-faire artisanaux.
En Asie, la technique idioglotte suit une tout autre logique : au lieu d’assembler un cadre et une languette rivetée, l’artisan taille l’instrument entier, cadre et languette compris, dans une seule lame de bambou ou de bronze. La languette est alors sculptée en fine pointe au centre de la lame, une opération qui exige une grande précision dans l’épaisseur et le profil de la découpe pour que la languette vibre librement sans se briser, sans qu’aucun rivetage ni soudure ne soit nécessaire.
Une histoire eurasiatique vieille de plusieurs millénaires
Les plus anciennes guimbardes connues à ce jour ont été mises au jour sur le site néolithique de Shimao, dans la province chinoise du Shaanxi : de fines pièces d’os incurvées, identifiées par les spécialistes comme des guimbardes et datées d’environ 2000 avant notre ère. Des mentions écrites et des instruments en métal sont ensuite attestés en Chine à partir du IIIe siècle avant notre ère. Depuis ce foyer asiatique, l’archéologie retrouve des guimbardes sur des sites dispersés le long de tout le couloir des steppes eurasiatiques, au Bachkortostan, dans l’Altaï, en Bouriatie, en Sakha (Yakoutie) ainsi qu’en Mongolie, suivant apparemment les déplacements des peuples nomades. En 2018, des chercheurs ont même exhumé dans les montagnes de l’Altaï, en Russie, une guimbarde en os vieille d’environ 1700 ans, toujours jouable.
L’instrument atteint l’Europe par ces mêmes routes d’échange et de migration : sa présence y est attestée dès l’époque gallo-romaine, et des sources écrites mentionnent son usage à Bâle, en Suisse, dès le XIVe siècle. Des corporations de fabricants dédiées à la guimbarde existent en Europe centrale, notamment en Autriche, depuis le début de l’époque moderne. Parce que l’instrument a été réinventé, emprunté et adapté de façon indépendante par des dizaines de peuples sans lien direct entre eux plutôt que diffusé depuis un seul centre, les spécialistes décrivent moins son histoire comme le voyage d’un objet unique que comme une famille d’instruments répondant à la même idée acoustique simple, partout où une languette pouvait être forgée, taillée ou sculptée.
Quatre traditions parmi des dizaines dans le monde
En République de Sakha, en Yakoutie, dans le nord-est de la Sibérie, la guimbarde porte le nom de khomus et occupe une place à part : elle est considérée comme l’instrument national du peuple sakha et reste associée aux pratiques rituelles et chamaniques traditionnelles. Deux styles de jeu s’y distinguent, l’un qualifié de « parlant », centré sur des motifs rythmiques répétitifs, l’autre de « chantant », davantage tourné vers l’improvisation mélodique et l’imitation de sons naturels comme le chant des oiseaux, la pluie ou le galop d’un cheval. Le Musée Khomus des peuples du monde, à Iakoutsk, fondé le 30 novembre 1990 par l’académicien Ivan Iegorovitch Alekseïev, conserve une collection internationale d’environ 9 000 guimbardes et abrite ce que ses responsables présentent comme le seul centre international entièrement consacré à cet instrument.
Au Vietnam, la guimbarde locale, le đàn môi (littéralement « instrument à lèvres »), est façonnée en cuivre ou en bambou et reste étroitement associée aux minorités ethniques des montagnes, notamment les Hmong, les Nùng et les Thaï du Nord, ou les Êdê et les Bana des hauts plateaux du Centre, chez qui elle accompagnait traditionnellement les échanges entre jeunes gens. Sa forme, une fine languette repliée à peine plus longue que deux doigts joints, en fait l’une des guimbardes idioglottes les plus minimalistes au monde.
En Norvège, la guimbarde se nomme munnharpe, littéralement « harpe de bouche », et appartient à la même famille d’instruments traditionnels que le cistre sur caisse langeleik, la corne de bélier bukkehorn ou le cor en bois lur. Elle continue d’être forgée à la main selon des méthodes artisanales transmises de génération en génération, et un forum dédié, le Norsk Munnharpeforum, réunit aujourd’hui les luthiers et les joueurs qui perpétuent cette tradition dans le pays.
Trois parcours qui ont fait connaître la guimbarde
Né le 13 mai 1944 près de Saïgon, au sein d’une famille de musiciens traditionnels vietnamiens depuis cinq générations et fils de l’ethnomusicologue Tran Van Khê, Tran Quang Hai s’installe en France où il devient chercheur au CNRS à partir de 1968. Spécialiste de la guimbarde et du chant diphonique, une technique vocale d’origine sibérienne qu’il contribue à faire connaître en Occident, il forme au fil de sa carrière plusieurs milliers d’élèves à travers le monde et se voit surnommé « le roi de la guimbarde ». Il meurt le 29 décembre 2021, laissant une œuvre qui relie directement la tradition vietnamienne du đàn môi à la diffusion mondiale de l’instrument.
En Yakoutie, deux musiciens sont généralement cités comme les meilleurs interprètes actuels du khomus, Ivan Alexeïev et Spiridon Chichiguine, capables l’un comme l’autre de faire imiter à leur instrument des sons naturels, oiseaux, vent ou galop, au fil de longues improvisations. Leur virtuosité a notamment été documentée par un enregistrement publié en Europe sous le titre Sing my Khomus, consacré au jeu de guimbarde du peuple sakha.

En Europe, la guimbarde a aussi trouvé une seconde vie dans des registres plus inattendus. Le duo autrichien Attwenger, fondé en 1990 à Linz par Markus Binder (batterie, chant, guimbarde) et Hans-Peter Falkner (accordéon diatonique styrien, chant), mélange depuis plus de trois décennies musique populaire de Haute-Autriche, punk et hip-hop chantés en dialecte régional. La guimbarde y tient une place à part entière aux côtés de la batterie, loin des usages traditionnels habituellement associés à l’instrument, et a valu au groupe plusieurs récompenses autrichiennes ainsi que des collaborations avec des musiciens venus d’horizons très différents.
Où voir, entendre ou essayer une guimbarde en France
En France, la guimbarde figure régulièrement dans les expositions itinérantes d’instruments du monde, où sa petite taille et son mécanisme visible à l’œil nu, un simple cadre et une languette, en font un objet facile à faire manipuler par le public, enfants compris. Elle trouve aussi naturellement sa place dans notre panorama des instruments du monde, aux côtés des autres idiophones. Pour qui souhaite aller plus loin, notre guide des lieux à visiter recense les musées et collections français qui présentent des instruments venus du monde entier.
Pour se faire une idée des prix et des modèles disponibles, voir les guimbardes disponibles sur Amazon.
Qu’est-ce qu’une guimbarde ?
La guimbarde est un idiophone composé d’un cadre et d’une languette fine que l’on fait vibrer d’un pincement du doigt en tenant le cadre pressé contre les dents ou les lèvres. La bouche du musicien sert de caisse de résonance, un principe proche de celui du chant diphonique.
D’où vient la guimbarde ?
Les plus anciennes guimbardes connues, en os, ont été retrouvées en Chine et datées d’environ 2000 avant notre ère. Mais l’instrument n’a pas une origine unique : il a été réinventé et adapté de façon indépendante par des dizaines de peuples à travers l’Eurasie, de la Sibérie à l’Europe.
La guimbarde est-elle la même partout dans le monde ?
Non. On distingue notamment les guimbardes idioglottes, taillées d’une seule pièce de bambou ou de bronze comme au Vietnam, des guimbardes hétéroglottes à languette métallique rivetée sur un cadre, comme en Autriche, en Norvège ou en Yakoutie. Chaque tradition régionale porte en plus son propre nom : khomus, đàn môi, Maultrommel, munnharpe.
Pourquoi le khomus est-il si important en Yakoutie ?
Le khomus est considéré comme l’instrument national du peuple sakha, en Yakoutie, et reste lié aux pratiques chamaniques traditionnelles. Iakoutsk abrite un musée qui lui est entièrement consacré, fondé en 1990, avec une collection internationale d’environ 9 000 guimbardes.
Peut-on facilement acheter une guimbarde ?
Oui, la guimbarde reste l’un des instruments du monde les plus accessibles : de nombreux modèles, notamment autrichiens, sont vendus pour une dizaine d’euros sur des sites comme Amazon, ce qui en fait une bonne porte d’entrée pour découvrir l’instrument avant, éventuellement, de se tourner vers un modèle artisanal plus haut de gamme.